Interview Environnement
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Par Olivier Berruyer
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Cardiologue à l'hôpital Bichat et membre du Collectif Inter-Hôpitaux, Olivier Milleron publie Ce que les capitalistes (et leurs alliés) font à notre santé (Textuel, 2026). Il raconte comment des industries entières vivent de nous rendre malades, et pourquoi personne ne les arrête. Les réseaux sociaux sont faits pour rendre nos enfants accros, les cigarettiers vendent de la nicotine aromatisée, l’agroalimentaire a copié leurs méthodes, et Big Pharma laisse les pharmacies à sec. Les lycéens dans la rue ne s’y trompent pas : nous n’avons aucun modèle de société à leur proposer. Reste à savoir si nous allons reprendre collectivement la main...

Notre jeunesse, une cible de choix

Le cardiologue commence par déminer un faux débat : avec les écrans, le problème n'est pas l'outil, « mais plutôt l'utilisation qui en est faite et qui le contrôle ». Il y décèle une recette qu'il retrouvera partout : pour créer une addiction, il faut un plaisir très rapide qui disparaît aussitôt. C'est le scrolling, et c'est exactement le principe de la nicotine ou de la malbouffe. Les algorithmes poussent en plus les enfants vers les sujets qui les happent, « même si ce sujet c'est le suicide » : des entreprises dont le seul objectif est le profit ciblent nos enfants avec des produits toxiques.

D'où son désaccord avec la réponse politique française, qui consiste à interdire l'accès aux plus jeunes : les adolescents contournent, et surtout on se trompe de cible. « Il faut interdire les algorithmes plutôt qu'interdire l'accès », tranche-t-il, d'autant que les patrons de la tech, très proches de l'extrême droite, ont aussi un projet idéologique. Le tabac offre le modèle du genre : « les vendeurs de cigarettes sont devenus des vendeurs de nicotine », une substance sans aucun effet bénéfique, qui ne sert qu'à créer la dépendance et se vend désormais en sachets ou en cigarette électronique à l'arôme de confiserie, pour mieux cibler la jeunesse.

La malbouffe suit la même partition. Les aliments ultra-transformés, déstructurés puis recomposés à grand renfort de sucre et de gras, procurent ce plaisir bref qui donne envie de recommencer. Depuis des années, les autorités sanitaires recommandent d'interdire leur publicité aux heures de grande écoute des enfants ; le lobby agroalimentaire l'a toujours empêché, et même le simple affichage obligatoire du Nutri-Score a été bloqué à Bruxelles par la droite et l'extrême droite.

« Responsabilisation » : la faute aux victimes

Face à ces constats, la défense des multinationales et de leurs alliés ne varie jamais : c'est une question de liberté, et aux parents de surveiller leurs enfants. Olivier Milleron juge l'idée « très perverse », parce que le système produit de la toxicité et de l'addiction, et qu'un individu peut très difficilement s'affranchir d'un environnement toxique. Ce qu'il faudrait faire, et qu'on ne fait pas, c'est apprendre aux enfants qu'ils sont la cible de beaucoup de multinationales.

On retrouve le même renversement dans le budget de la Sécurité sociale en discussion : les franchises sont censées « responsabiliser » les patients, alors que ce sont les médecins qui prescrivent. « Quand vous entendez responsabilisation, ça veut dire que vous allez payer plus cher », résume le cardiologue. Quant au transfert de remboursements vers les mutuelles, c'est une très mauvaise allocation de nos ressources : la Sécu reverse en soins presque tout ce qu'on lui confie, quand les complémentaires en gardent une large part. La France est le seul pays au monde à avoir deux payeurs pour le même soin, et la solution logique serait le 100 % Sécu.

Du scorbut au berceau : les signaux d'un pays qui décroche

Le médecin multiplie les exemples de ce que donne le marché quand on lui confie des personnes fragiles. Les crèches, autrefois services publics municipaux, ont été ouvertes à la concurrence au nom de l'efficience ; sans surprise, l'objet d'une crèche privée est de faire du profit, et l'on a vu des établissements rogner sur les repas et les couches des enfants pour tenir leurs marges.

« Quand on confie les personnes fragiles au marché, c'est toujours délétère pour les personnes fragiles. »

La pauvreté qui progresse depuis dix ans ramène par ailleurs des carences alimentaires dans l'une des premières puissances mondiales. On revoit en France du scorbut, « une maladie digne du Moyen Âge », des enfants qui perdent leurs dents et dont les gencives saignent, conséquence de la malnutrition, conséquence de la pauvreté, conséquence de décisions politiques.

Le signal le plus alarmant reste la mortalité infantile, qui remonte en France depuis une dizaine d'années quand elle continue de baisser partout ailleurs. Olivier Milleron y lit une fracture sociale, les mères les plus précaires perdant bien plus souvent leur bébé, et une prise en charge défaillante de la prématurité, avec des PMI asséchées et des services de réanimation néonatale qui manquent de places et d'infirmières. « Il y a quelque chose qui est en train de se passer qui devrait déclencher un plan d'urgence. » Il ne s'est rien passé.

Big Pharma, ou le plombier qui facture le prix de la maison

L'industrie pharmaceutique ne fait plus de recherche, rappelle le cardiologue : elle achète des licences issues des laboratoires publics quand un marché se dessine. Pour les médicaments essentiels, antibiotiques, anticoagulants ou insuline, elle a éparpillé la production à l'autre bout du monde pour tirer les coûts vers le bas, si bien que « dès qu'il y a un grain de sable dans la machine, tout s'arrête ». Des antibiotiques de base deviennent introuvables pendant des mois.

Pour les innovations, les laboratoires ne facturent plus un coût de revient mais le prix du malheur évité : si le patient n'était pas traité, il vous coûterait des millions d'hospitalisation, nous demanderons donc un peu moins. C'est, ironise le médecin, le plombier qui, au lieu de facturer pièces et main-d'œuvre, vous réclame presque le prix de la maison parce que la fuite aurait pu la faire s'écrouler. Des traitements se vendent ainsi des millions l'injection, y compris quand la découverte vient de la recherche publique ou des dons du Téléthon.

Faire rentrer le diable dans la boîte

Pourquoi les pouvoirs publics laissent-ils faire ? Par culture, répond Olivier Milleron : des élites politiques et économiques formées ensemble ont fini par croire que l'entreprise privée était « l'alpha et l'oméga de l'intelligence dans le monde ». La start-up nation voulue par Emmanuel Macron résume cette idéologie où le privé vaut toujours mieux que le public, où « la régulation est devenue un gros mot » et où l'innovation a remplacé le progrès. Certaines firmes pèsent désormais plus lourd que des États : « aujourd'hui, c'est très difficile de faire rentrer le diable dans la boîte ».

Les pesticides en donnent la mesure : le glyphosate réautorisé malgré les mensonges avérés de son fabricant, une loi votée contre une pétition massive pour réintroduire un insecticide toxique. Les décideurs qui ont sciemment empoisonné ne rendent jamais de comptes : « on ne fait jamais le bilan des coupables ». Le plus cynique est que le même système vend ensuite le remède de ses propres dégâts : l'agroalimentaire fabrique l'obésité, la pharmacie vend l'injection qui fait maigrir.

« Pour chaque mal créé par le capitalisme, on va payer un remède que nous propose le capitalisme. »

La sortie ne peut donc être que collective. Le problème n'est pas l'industrie en elle-même, c'est qui la contrôle : il faut imposer au privé des contrôles et des sanctions énormes, et quand il ne fait pas le travail, reprendre la main. En santé, insiste le cardiologue, la solidarité coûte moins cher et soigne mieux que la concurrence. Si la gauche veut gagner, elle doit renverser la table face aux industries qui nous rendent malades. On nous parle sans cesse de la dette, conclut-il, mais la dette écologique que nous laissons aux générations futures est autrement insupportable. Nous serions la première génération à abîmer consciemment la planète sans rien faire pour l'empêcher.

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