Interview Environnement
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Par Olivier Berruyer
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« Nous sommes les générations futures des années 80. » La formule, lancée par Olivier Hamant au fil de l'entretien, donne le ton. Biologiste à l'École normale supérieure de Lyon, directeur de l'Institut Michel Serres, auteur d'Antidote au culte de la performance et de La Troisième Voie du vivant, il explore le vivant pour en tirer une thèse importante : notre obsession de la performance ne nous rend pas plus forts, elle nous fragilise. Et l'effondrement en cours n'est ni d'abord écologique ni d'abord social : il est culturel.

Une extermination du vivant

Olivier Hamant commence par récuser le vocabulaire tiède dans lequel on emballe la catastrophe. On parle « d'érosion » de la biodiversité quand il faudrait en réalité parler de grande extermination. Les chiffres donnent le vertige. En cinquante ans, 70 % des animaux vertébrés ont disparu en masse sur les continents. En trente ans, 80 % des insectes volants se sont évanouis en Europe. Soit mille fois plus vite que l'extinction des dinosaures, qui avait demandé trente-trois mille ans.

Or les insectes ne sont pas un décor. « Nous sommes une civilisation de la fleur », rappelle le biologiste : presque tout ce que nous mangeons provient de plantes à fleurs, pollinisées par les insectes. On peut bien verdir toute l'énergie de la planète, conclut-il, « s'il n'y a plus d'insectes, il n'y a plus de civilisation ». La mortalité des abeilles domestiques, qui tournait autour de 10 à 15 % au début des années 2000, a grimpé jusqu'à 60 % en 2024. Même logique de déni pour le climat, qu'on continue de penser en moyenne (« réchauffement ») là où ce sont les écarts, les canicules, les ruptures qui nous frappent. Cette catastrophe n'est pas un horizon lointain réservé aux générations futures. C'est le présent.

S'il n'y a plus d'insectes, il n'y a plus de civilisation.

La performance, cette maladie auto-immune

Hamant prend soin de définir son ennemi. La performance, c'est la somme de l'efficacité et de l'efficience : atteindre son objectif, au moindre coût. Elle peut être utile, et parfois indispensable, comme pour le pompier qui fait face à un l'incendie. Le problème n'est donc pas la performance en soi, mais l'idée de la placer en premier, partout, tout le temps. Car dès qu'un indicateur devient une cible, il cesse d'être fiable. C'est la loi de Goodhart : « celui qui a atteint son objectif a manqué tous les autres. » Les notes à l'école, les KPI dans l'entreprise, le dopage dans le sport : partout, réduire un système complexe à un chiffre finit par l'intoxiquer.

Plus contre-intuitif encore : optimiser, c'est fragiliser. Ce n'est pas une opinion, c'est un fait observé. Le canal de Suez, tracé au plus court, paralyse le commerce mondial dès qu'un navire se met en travers. Toute la mondialisation fonctionne ainsi, hyper-centralisée donc hyper-vulnérable : terres rares raffinées en Chine, semi-conducteurs à Taïwan, cobalt au Congo. Quant aux gains d'efficience, ils se retournent le plus souvent en effet rebond. L'avion consomme moins de kérosène qu'en 1960, et cette sobriété apparente a ouvert le low-cost, le surtourisme, le fret de l'ultra-fast-fashion. « La sobriété génère de l'ébriété » lorsqu'on en fait une contrainte d'entrée. Hamant y voit une forme de maladie auto-immune : des collectifs persuadés de bien faire qui, en optimisant, accélèrent leur propre fragilisation. La sobriété ne doit pas être le point de départ, mais le résultat.

Optimiser, c'est fragiliser.

Performance, compétition, violence

Là où le propos devient franchement politique, c'est lorsque qu'on relie performance, compétition et violence. Dans une compétition, rappelle-t-il, ceux qui gagnent sont toujours les plus violents, et l'abondance nourrit la guerre. Il convoque Georges Bataille et La Part maudite (1949), qui observait que les deux guerres mondiales avaient été rendues possibles par un accès inédit aux ressources : charbon, pétrole, peuples colonisés. Derrière tout cela, il y a une rupture. Depuis 1800, l'humanité est passée à une énergie de stock, fossile, ouvrant une « boîte de Pandore » d'abondance qui a déchaîné notre frénésie de compétition.

La technologie n'échappe pas à cette pente. Loin d'être technophobe, Hamant retourne l'accusation : c'est le discours ultra-performant qui l'est. Les ingénieurs « fanatiques » de la Silicon Valley écrasent les techniques anciennes, font disparaître des métiers et des savoir-faire, comme le béton a effacé les constructions biosourcées. Une technologie « technophage », au service d'un pouvoir descendant que Yanis Varoufakis nomme « technoféodalisme ». Le même réflexe gangrène nos institutions technocratiques, le 49-3 contourne le Parlement, gagne du temps, et fabrique des lois fragiles qu'il faut détricoter quelques années plus tard, comme la réforme des retraites. On est clairement dans un cas de « démocratie autoritaire ». Plus largement, comme Michel Serres, on peut dire que nous arrivons peut-être au terme du néolithique, cette longue histoire de contrôle du vivant ouverte par l'agriculture et poussée jusqu'à la grande accélération. Sauf qu'à force de tout suroptimiser, « ça craque de tous les côtés ». Nous quittons le monde de la moyenne pour celui de l'écart-type, et il faut l'admettre : nous avons perdu le contrôle. Reste à apprendre à vivre sans lui.

La leçon du vivant : relire Darwin

Pour sortir de l'impasse, Hamant invite à regarder le vivant autrement. Nous avons voulu n'en voir que la face performante, le tardigrade qui survit dans l'espace, le lion qui chasse, en oubliant que la lionne ne chasse que quelques secondes et dort seize à vingt heures par jour. Surtout, nous avons mal lu Darwin. La fameuse « survie du plus fort » est un contresens : lu en entier, Darwin décrit la survie du plus adaptable, et regorge d'exemples de coopération. Le paon, cette proie qui s'affiche au lieu de se cacher, devrait disparaître selon la logique de la performance, mais il est toujours là. Être adaptable, souligne Hamant, c'est précisément le contraire d'être adapté : l'adaptation enferme dans une voie étroite, l'adaptabilité garde tous les chemins ouverts.

Ce qu'il faut chercher, c'est la robustesse, qu'il définit comme la capacité d'un système à rester stable et viable dans les fluctuations. Être robuste, c'est se ménager des marges de manœuvre : de l'hétérogénéité, des redondances, des plans B, C et D, ces « contre-performances » qui absorbent les chocs. Tout l'inverse du data center, sommet de performance et donc de fragilité, qu'un simple conflit suffit à débrancher. Hamant distingue d'ailleurs la robustesse de la résilience, mot piégé qui suppose toujours de tomber pour se relever, et de revenir au monde d'avant, celui-là même qui nous a menés dans le mur. Il récuse aussi l'antifragilité, ce « no pain, no gain » érigé en projet de société. La vie ne fonctionne pas ainsi : « être invulnérable, c'est vouloir mourir », tranche-t-il. La vie, c'est accepter d'être vulnérable, donc capable de se réparer.

Être invulnérable, c'est vouloir mourir. La vie, c'est être vulnérable.

La troisième voie

Reste à dessiner une issue. Hamant la situe au-delà des deux routes habituelles : la croissance verte, qui « ripoline » le monde actuel sans rien changer, et la décroissance, qu'il tient pour une transition utile mais non pour un projet de société. Sa troisième voie est celle de la post-croissance, car disons le, la croissance fonctionne sur le modèle du parasite. L'agriculture pourrait ouvrir la voie, il faudrait la penser moins performante, mais plus robuste. Mélanger vingt variétés de blé, cesser de labourer, planter des arbres, c'est accepter des rendements plus faibles en échange de récoltes stables et fiables, là où la monoculture « attire le pathogène ». Et la faim ? Le problème, rappelle Hamant, n'est pas la production mais la distribution : entre un tiers et 40 % de la nourriture mondiale n'atteint jamais un estomac humain, et le reste engendre plus d'obèses que de mal-nourris.

Cette bascule irrigue tout le reste. Réhabiliter le carbone plutôt que de le diaboliser, en « recarbonant » une économie d'objets compostables, métabolisables par le vivant. Travailler à 80 % pour garder des marges, distinguer avec Bernard Friot le travail de l'emploi, instaurer un revenu de base. Chercher l'équité plutôt qu'une égalité abstraite, et ramener à la raison des écarts de salaires devenus obscènes, parfois de un à quatre cents, quand le maximum supportable se situerait autour de un à vingt. Faire vivre une démocratie réellement délibérative et locale, à l'image d'Athènes qui rémunérait ses citoyens, persuadée que la culture est le ciment de la cité, quand nous sabrons les budgets culturels au nom de « l'État efficace ».

Comment enclencher un tel basculement ? Pas par le sommet, répond Hamant, mais par ce qu'il nomme une minorité active : un groupe restreint mais profondément hétérogène, suffisamment représentatif pour réveiller la majorité silencieuse. C'est notre meilleur outil non violent de transformation. Car le basculement vers la robustesse n'est pas une option, il est « inéluctable », rappelle-t-il en citant Dennis Meadows : « nous nous préoccupons des changements globaux, les changements globaux ne se préoccupent pas de nous ».

Il refuse pour autant de jeter le progrès à la poubelle : il faut le mettre au service de la robustesse plutôt que de la seule performance. Dans tous les cas, nous ne devons pas perdre de vue le diagnostic, et il tient en une phrase : « On est en plein burnout, il est temps de se réveiller ».

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