Interview Environnement
Accès libre
Par Olivier Berruyer
abonnement abonnement
bulb

Abonnement Élucid

Lien direct vers la vidéo

Jean-Marc Jancovici est ingénieur, cofondateur du cabinet Carbone 4 et président du think tank The Shift Project, il alerte depuis près de trente ans sur la dépendance de notre prospérité aux énergies fossiles et sur la décrue énergétique inéluctable qui nous attend. Il est l'auteur de nombreux ouvrages, dont la bande dessinée Le Monde sans fin, réalisée avec Christophe Blain (Dargaud, 2021), livre le plus vendu en France en 2022.

Jean-Marc Jancovici : « Nous ne pourrons pas tout faire, il va falloir choisir »

Canicules, incendies, tensions énergétiques, recul de l’industrie, dette publique, intelligence artificielle, agriculture, démocratie. Pour Jean-Marc Jancovici, tous ces sujets renvoient désormais à une même réalité que nos responsables politiques continuent largement d’esquiver : nos sociétés vont devoir composer avec des ressources plus contraintes. La question n’est donc plus de savoir comment préserver intégralement notre mode de vie, mais ce que nous choisirons de sauver.

Pour Jean-Marc Jancovici, l’été 2026 n’a rien d’un accident imprévisible. La date précise des canicules, des sécheresses ou des incendies ne peut évidemment pas être anticipée vingt ans à l’avance. Mais leur multiplication, elle, était attendue depuis longtemps. Les modèles climatiques annoncent depuis des décennies une augmentation des événements extrêmes à mesure que la planète se réchauffe.

Et c’est précisément ce qui devrait nous inquiéter. Ce qui nous apparaît encore comme exceptionnel risque progressivement de devenir la nouvelle normalité d’un climat qui dérive.

Le problème, selon lui, est que la France entière a été construite pour un autre monde. Nos logements, nos infrastructures, nos cultures agricoles, nos forêts, nos réseaux et jusqu’à l’emplacement de nos villes ont été adaptés au climat du passé. Lorsque celui-ci change rapidement, les dysfonctionnements apparaissent partout à la fois. Les logements deviennent inhabitables pendant les fortes chaleurs, les maisons se fissurent, les cours d’eau s’assèchent, les rendements agricoles diminuent et les forêts deviennent plus inflammables.

S’adapter signifie déjà renoncer à autre chose

Face à cette situation, il ne suffit pas de promettre une grande politique d’adaptation. Il faut comprendre ce que ce mot implique réellement.

Pour Jean-Marc Jancovici, l’adaptation est une dépense qui ne nous rend pas plus riches. Elle sert avant tout à éviter de perdre ce que nous possédons déjà. Refaire des infrastructures, transformer les pratiques agricoles, protéger les forêts, adapter les bâtiments ou renforcer les dispositifs contre les incendies représente une forme de prime d’assurance collective. Or cet argent, ces matériaux, ces travailleurs et ces compétences ne pourront pas être utilisés ailleurs.

C’est ici que son raisonnement devient profondément politique. « On ne pourra pas tout faire à la fois. » Construire des stades, multiplier les data centers, réindustrialiser le pays, augmenter les revenus, financer les retraites et adapter simultanément l’ensemble du territoire au changement climatique relève selon lui de la fiction.

Pas simplement parce que l’État manquerait d’argent. L’argent peut être créé et la dette peut augmenter. La véritable limite se situe ailleurs : dans le nombre de personnes compétentes disponibles, dans le temps de travail, dans le cuivre, l’acier, les métaux, l’eau, l’énergie ou les capacités industrielles. Autrement dit, nous allons devoir choisir.

Le monde politique raisonne en euros, la réalité en tonnes et en kilowattheures

C’est probablement l’une des critiques les plus sévères formulées au cours de l’entretien. Pour Jean-Marc Jancovici, une grande partie du personnel politique comprend mal le lien qui existe entre la prospérité occidentale et les ressources physiques qui la rendent possible. Les responsables publics raisonnent essentiellement à partir du droit et de l’économie. Ils manipulent des budgets, des prix, des marchés, des lois et des traités. Mais derrière ces conventions humaines existent des litres de pétrole, des tonnes de minerai, des mètres carrés de terrain et des kilowattheures. Tant que les ressources sont abondantes, les deux mondes peuvent sembler se confondre. Lorsque les ressources deviennent contraintes, ils se séparent.

Cette incompréhension se retrouve pour lui dans les politiques énergétiques européennes. Lorsque l’Europe a décidé de réduire brutalement sa dépendance au gaz russe, elle n’a pas supprimé sa dépendance énergétique. Elle l’a déplacée, notamment vers le gaz naturel liquéfié américain. La souveraineté énergétique totale de la France lui paraît d’ailleurs hors d’atteinte. Le pays importe presque tout son pétrole, son gaz et son charbon, mais dépend également de l’étranger pour de nombreux matériaux nécessaires aux éoliennes, aux panneaux solaires et même au nucléaire.

Cela ne signifie pas que toutes les sources d’énergie se valent. Certaines permettent de tenir beaucoup plus longtemps en cas de rupture d’approvisionnement. Mais aucune ne permet aujourd’hui à la France de fonctionner seule.

La croissance repose d’abord sur les machines

Cette lecture physique conduit Jean-Marc Jancovici à remettre en cause l’un des piliers du discours politique contemporain : la promesse d’un retour durable de la croissance. L’énergie est ce qui permet aux machines de travailler à notre place. Plus une société dispose d’énergie, plus elle peut faire fonctionner de machines. Plus elle dispose de machines, plus elle produit de biens et de services. À l’échelle mondiale, la consommation d’énergie et le PIB ont ainsi évolué de manière extrêmement proche pendant plusieurs décennies. Pour Jean-Marc Jancovici, il ne s’agit pas d’une simple corrélation statistique, mais d’une relation physique.

La conséquence est brutale. Si la quantité d’énergie disponible diminue, la quantité de biens et de services que l’économie peut fournir finira elle aussi par diminuer. Il considère même que cette contraction a déjà commencé en Europe. Le PIB peut continuer à progresser sur le papier, notamment parce que les économies occidentales sont devenues massivement tertiaires et que la valeur des services dépend largement de conventions comptables. Mais plusieurs indicateurs physiques racontent une autre histoire.

En Europe, les marchandises transportées par camion, les mètres carrés construits ou encore la production automobile ont atteint un sommet autour de 2007 avant de décliner en tendance. Pour Jean-Marc Jancovici, cette date correspond au véritable sommet de l’économie matérielle européenne. Cela permettrait aussi d’expliquer un paradoxe devenu familier : les statistiques économiques continuent parfois d’annoncer de la croissance tandis qu’une partie de la population éprouve de plus en plus de difficultés à se loger, se soigner, se nourrir ou consommer.

La technologie ne supprimera pas les limites physiques

Jean-Marc Jancovici rejette également l’idée selon laquelle l’innovation technologique pourrait permettre de conserver l’intégralité de notre modèle économique tout en supprimant ses conséquences environnementales. La technologie peut aider. Elle ne peut pas abolir la physique.

Il prend l’exemple de la capture directe du CO2 dans l’atmosphère. Le dioxyde de carbone y est extrêmement dilué. L’extraire demande donc des quantités considérables d’énergie. Selon l’ordre de grandeur qu’il avance, retirer chaque année de l’atmosphère l’équivalent de nos émissions actuelles avec de tels dispositifs absorberait une part gigantesque de l’énergie mondiale.

Même prudence à propos du numérique et de l’intelligence artificielle. Faire fonctionner un data center avec une électricité décarbonée est parfaitement envisageable. Mais fabriquer les semi-conducteurs, les serveurs, les circuits imprimés et toutes les infrastructures nécessaires dans un monde presque débarrassé des combustibles fossiles constitue une tout autre question. Il doute donc fortement que nous puissions simplement remplacer chaque objet actuel par son équivalent bas carbone sans modifier nos usages.

La voiture électrique en fournit un bon exemple. Si remplacer une grosse voiture thermique par une grosse voiture électrique coûte trop cher, la réponse ne consiste peut-être pas à chercher éternellement comment subventionner le même véhicule. Elle peut aussi consister à acheter une voiture plus petite, à utiliser davantage le vélo ou à louer ponctuellement une automobile lorsque cela est nécessaire. La transition ne sera donc pas seulement technique. Elle modifiera aussi nos comportements et notre rapport à la consommation.

Décarboner pour sauver ce qui peut encore l’être

Jean-Marc Jancovici refuse pourtant l’argument selon lequel la France ne devrait rien faire sous prétexte qu’elle ne représente qu’une faible part des émissions mondiales. D’abord parce que, rapportées à la population, les émissions françaises restent importantes. Ensuite parce qu’attendre que tous les autres commencent revient à garantir l’inaction générale. Enfin parce que la décarbonation n’est pas seulement une politique climatique.

C’est aussi, selon lui, une assurance contre la raréfaction future des combustibles fossiles. Si les importations de pétrole et de gaz deviennent fortement contraintes dans les prochaines décennies, la France réduira de toute manière ses émissions. La seule question est de savoir dans quelles conditions.

Soit cette baisse aura été anticipée, avec des transports électrifiés, des logements mieux adaptés, des infrastructures transformées et une économie réorganisée. Soit elle sera imposée par la pénurie, avec beaucoup moins de solutions de remplacement. La sobriété n’est donc pas présentée comme une préférence morale. Elle découle d’une contrainte matérielle.

Le véritable défi sera démocratique

Reste une question centrale : une démocratie construite pendant deux siècles d’abondance énergétique peut-elle organiser volontairement une période de contraintes ?

Jean-Marc Jancovici ne prétend pas avoir la réponse. Il rappelle néanmoins que la Grande-Bretagne a pu rester une démocratie pendant la Seconde Guerre mondiale malgré des privations considérables. Tout dépend, selon lui, de notre capacité à donner suffisamment de sens au projet collectif pour que la population accepte de renoncer volontairement à une partie de ce qu’elle possède afin de préserver l’essentiel.

C’est aussi le sens du projet d’assemblée citoyenne qu’il défend. Plutôt que de continuer à présenter des programmes où chacun serait gagnant sur tous les tableaux, il souhaite remettre les dilemmes au centre de la discussion politique.

Ouvrir des mines en France permettrait par exemple de réduire certaines dépendances et de recréer des emplois, mais provoquerait des nuisances locales. Refuser ces mines préserverait ces territoires, mais maintiendrait notre dépendance envers des productions réalisées ailleurs. Il n’existe pas de solution magique permettant d’obtenir simultanément tous les avantages. Pour Jean-Marc Jancovici, notre époque exige donc moins de nouvelles promesses que la capacité collective à arbitrer.

Et cela suppose aussi de remettre en cause une partie du fonctionnement de nos élites. Il estime qu’une fraction des classes dirigeantes françaises se sent désormais davantage liée aux élites économiques étrangères qu’aux catégories populaires de son propre pays. Dans un monde où les sacrifices vont se multiplier, la question de leur répartition devient pourtant décisive.

Il serait illusoire d’attendre qu’un président providentiel règle seul le problème. Un dirigeant ne pourra imposer durablement une transformation que si la société elle-même en a compris la nécessité et en accepte les contreparties.

Pour changer de trajectoire, conclut en substance Jancovici, ce n’est donc pas seulement le prochain président qu’il faudra changer. C’est notre manière collective de penser le progrès, les limites et ce que nous voulons réellement préserver.

Car le temps où la politique pouvait promettre davantage à tout le monde touche peut-être à sa fin. Désormais, le véritable courage politique consistera à dire ce que nous pouvons encore faire, ce que nous ne pourrons plus faire et, surtout, ce que nous déciderons de sauver.

 

🔴 ÉLUCID a besoin de votre soutien ! Vous aimez notre travail ? Alors rejoignez-vous ! Pour découvrir nos offres d'abonnement, cliquez ICI !

🟢 NOUVEAU : Installez l'Application Mobile ÉLUCID dès aujourd'hui :
Apple : téléchargez gratuitement ici
Android : téléchargez gratuitement ici

Vous souhaitez nous soutenir autrement ? Vous pouvez offrir un abonnement à l'un de vos proches, ou bien nous faire un don défiscalisable (à hauteur de 66 %).

▶ N'oubliez pas de vous abonner à la chaîne YouTube Élucid pour ne rien louper (rapide, et gratuit), et de partager la vidéo si elle vous a plu, pour lui donner plus de visibilité !

Cet article est gratuit grâce aux contributions des abonnés !
Pour nous soutenir et avoir accès à tous les contenus, c'est par ici :

S’abonner
Accès illimité au site à partir de 1€
Des analyses graphiques pour prendre du recul sur les grands sujets de l’actualité
Des chroniques et des interviews de personnalités publiques trop peu entendues
Des synthèses d’ouvrages dans notre bibliothèque d’autodéfense intellectuelle
Et bien plus encore....

Déjà abonné ? Connectez-vous