Conférence sur l’avenir de l’Europe : un double échec politique et démocratique

Tant sur la forme que sur le fond, la Conférence sur l’avenir de l’Europe, qui s'est achevée le 9 mai dernier, révèle l’épuisement du projet européiste.

Un exercice de communication raté

La « Conférence sur l’avenir de l’Europe » avait été lancée en 2021 à l’initiative du président français. Celui-ci en avait proposé le principe avec en tête un double objectif : d'une part, démontrer la modernité de « l’Europe » par sa capacité à mettre en œuvre un exercice de démocratie participative ; et d'autre part, contourner par ce biais les oppositions étatiques à la relance de la construction européenne sur lesquelles toutes les ambitions d’Emmanuel Macron s’étaient brisées depuis 2017.

Le 9 mai dernier, la clôture de cette conférence a été l’occasion d’organiser une grand-messe communicationnelle où l’autosatisfaction et l’enthousiasme devaient être de mise. L’exercice, pourtant, a été étonnamment raté : après une chorégraphie d’ouverture ridicule et indigente - « emblématique de la présidence française » selon la présentation qui en a été faite - se sont succédé une kyrielle d’intervenants institutionnels et de citoyens dont les discours monocordes et plats étaient d’un ennui mortel, avant le discours final du président Macron, qui tenta par son verbe de donner au moment le lustre qui lui convenait.

L’événement avait notamment pour fonction d’enterrer - tout en les célébrant - les travaux de la Conférence, dont chacun sait qu’elle ne dispose pas d’une légitimité suffisante pour peser réellement sur le cours de l’UE.

Le rapport final de la Conférence le reconnaît à demi-mot : s’il célèbre « une expérience sans précédent de démocratie délibérative transnationale », « un exercice axé sur les citoyens et fondé sur une approche ascendante », il reconnaît dans le même temps les limites de l’exercice :

« Conformément au texte fondateur de la conférence, les trois institutions (Conseil de l’UE, Commission, et Parlement) vont maintenant rapidement examiner comment donner suite efficacement au présent rapport, chacune dans le cadre de ses compétences et conformément aux traités. La détermination dont feront preuve les trois institutions à cet égard est primordiale. »

À ce doute formulé clairement, s’ajoute l’étrange formule d’Ursula von der Leyen pendant la cérémonie de clôture : « Le possible, s’il est vraiment possible, nous devons commencer à le réaliser aujourd’hui. » La lassitude et l’épuisement idéologique auraient-ils gagné jusqu’au cœur de l’UE ?

Discours d'Emmanuel Macron, Conférence sur l'Avenir de l'Europe, Strasbourg, 9 mai 2022 - Ludovic Marin - @AFP

C’est sans compter sur la passion européiste du président français. Dans son discours, ce dernier s’est employé à ranimer un projet moribond, à tenter de faire souffler une énième fois sur ses arides plaines institutionnelles le vent du renouveau. L’exercice, vibrionnant, a convaincu sans réserve Le Monde qui s’autorise, dans son compte rendu, un parallèle audacieux. Prenant acte des engagements solennels du président français en faveur d’une « Europe souveraine, unie, démocratique et ambitieuse », il tente d’en faire un moment fondateur en brodant sur le thème du « Serment de Strasbourg ».

La référence est doublement maladroite : elle renvoie, en premier lieu, au serment de 842 qui porte ce nom, qui vit Louis le Germanique et Charles le Chauve s’unir dans la lutte qui les opposait à leur frère Lothaire pour le partage de l’empire carolingien ; le serment annonce ledit partage qui intervint en 843 avec le traité de Verdun. Étrange symbole pour l’UE que cette référence implicite à une dislocation territoriale…

Mais l’expression peut aussi renvoyer à un autre serment célèbre, celui de Koufra, prêté en 1941 par Leclerc et ses hommes, qui jurèrent de combattre jusqu’à ce que le drapeau français flottât à nouveau au sommet de la cathédrale de Strasbourg. Associer à un événement bruxellois la geste des combattants de la France libre, héros d’une guerre contre l’Allemagne, voilà qui témoigne d’un manque de tact certain, pour les uns comme pour les autres.

Au-delà de l’UE !

En ce qui concerne le fond, la quasi-totalité des propositions de la Conférence a vocation à rester lettre morte. Quelques mois suffiront au temps médiatique pour faire son œuvre, c’est-à-dire pour plonger dans l’oubli les travaux de la Conférence à laquelle il n’était rien demandé d’autre que de se tenir.

Comme dans tous les exercices de "démocratie participative", l’essentiel réside dans l’illusion d’un pouvoir réel conféré aux citoyens impliqués. Ceux-ci ne disposent pas de la légitimité et de la position institutionnelle qui leur permettraient de peser vraiment face au pouvoir en place. Pour limiter le risque de « dérive » lié néanmoins à ce type d’exercice, la conférence avait été organisée de manière à ce que d’éventuelles voix dissonantes, critiques quant au principe même de la construction européenne, ne puissent pas s’exprimer dans ce cadre, en dépit de leur force dans l’électorat de tous les États membres. Une opération pseudo-démocratique, donc, à de pures fins d’affichage et de communication.

Quarante-neuf propositions figurent dans le rapport final de la Commission ; à ce stade, les responsables communautaires n’en retiennent que deux, agitées par ailleurs depuis plusieurs années : l’extension du vote à la majorité qualifiée pour les prises de décision au sein du Conseil de l’UE, et l’octroi d’un droit d’initiative législative direct et général au Parlement européen.

Emmanuel Macron, Ursula von der Leyen, Roberta Metsola (présidente du Parlement européen) et Antonio Costa (Premier ministre portugais) reçoivent le rapport des citoyens européens à la fin de la Conférence sur l'avenir de l'Europe, Strasbourg, 9 mai 2022 - Ludovic Marin - @AFP

Ces idées, si elles devaient se concrétiser, n’iraient pas sans poser de graves problèmes, qui ont été analysés ailleurs (1, 2). Elles conforteraient sans doute les tenants de l’européisme dans l’idée que leur projet n’est pas mort, mais cette satisfaction serait de courte durée dans la mesure même où l’UE, en étendant ainsi ses pouvoirs, basculerait plus nettement encore qu’aujourd’hui dans l’illégitimité et la fuite en avant antidémocratique. La majorité qualifiée aurait en effet pour conséquence d’écraser régulièrement la volonté des certains États, c’est-à-dire la souveraineté des peuples clairement exprimée par l’exercice du suffrage universel.

Le droit d’initiative au Parlement européen ferait quant à lui de cette institution une authentique rivale des parlements nationaux, tout en mettant en relief son caractère factice : l’existence et le fonctionnement de ce faux parlement sont possibles tant qu’il reste inconnu de l’immense majorité des citoyens du continent ; si les pouvoirs qui lui sont conférés devaient l’exposer au grand jour, la question de son illégitimité ne manquerait pas d’être soulevée, à une échelle destructrice pour lui et pour l’UE.

Tel est en fait le dilemme auquel sont confrontées les institutions bruxelloises au point où en est rendue la construction européenne : se résigner à la lente dégradation de l’existant, ou tenter de la conjurer par une fuite en avant qui pourrait avoir pour conséquence paradoxale de l’accélérer. Entre deux manières de disparaître, il leur faut donc choisir…

Le président Macron a affirmé que, de son côté, il soutiendrait ces deux propositions. Croit-il vraiment qu’il soit possible de les concrétiser, ou s’agit-il seulement là d’une posture confortable ? Car les oppositions à leur mise en œuvre sont très fortes. Elles ne supposent en effet rien moins qu’une révision des traités, procédure lourde s’il en est, potentiellement traumatisante pour des instances bruxelloises mal remises des échecs de leur prétendue « constitution » en 2005. Aussi, treize États, peu sensibles aux élans rhétoriques du président français, ont d’emblée fait savoir, dans une déclaration commune, qu’ils s’opposaient au lancement d’une telle opération, inutile et dangereuse.

Conscient du blocage à venir, mais soucieux d’aller de l’avant malgré tout, Emmanuel Macron a relancé, à l’occasion de son discours, la vieille idée d’une « Europe à plusieurs vitesses », convaincu des effets d’entraînement qu’induit l’engagement d’une avant-garde. Outre que ces effets ne sont pas toujours vérifiés, cette UE à géométrie variable existe déjà, et son éventuelle accentuation ne manquerait pas d’entraîner des conséquences ambivalentes, en affaiblissant son caractère unitaire. L’UE à la carte est en fait un thème auquel se raccrochent régulièrement, faute de mieux, tous ceux que désespère la déliquescence du projet européiste.

La seule surprise dans le discours par ailleurs convenu du président français réside dans l’espoir de voir se créer une nouvelle entité, une « communauté politique européenne », facile d’accès, ouverte à tous les pays et notamment à l’Ukraine, dont le chef de l’État a sagement repoussé l’intégration à l’UE aux calendes grecques. Une telle proposition surprend par son caractère spectaculairement aberrant. À l’UE, au Conseil de l’Europe, à l’OSCE, il faudrait donc ajouter une énième organisation regroupant tout ou partie des États du continent, dans le but fumeux de préserver « l’intimité bâtie au sein de notre UE », selon l’étrange formule employée par le président français.

Cette proposition a été accueillie avec circonspection par les autorités bruxelloises, dont on devine la consternation. S’il a voulu jouer au génie visionnaire, Emmanuel Macron est surtout parvenu, avec sa divagation saugrenue, à démontrer que la foi dans l’UE peut vaciller jusque chez ses plus fervents partisans.

Tel n’est pas le moindre enseignement de cette séquence communicationnelle : elle a révélé en creux l’impossibilité d’une relance véritable de l’UE, et donc la fin d’une construction européenne à laquelle les élites françaises vont devoir finir par se résigner.

Photo d'ouverture : Discours d'Emmanuel Macron, Conférence sur l'Avenir de l'Europe, Strasbourg, 9 mai 2022 - Ludovic Marin - @AFP