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Le 12 février 2026, la Commission des Affaires étrangères du Sénat a auditionné l’Allemand Jacob Ross (chercheur à l'Institut allemand de politique étrangère) et le Polonais Melchior Szczepanik (directeur du bureau de Bruxelles de l'Institut polonais des affaires internationales) afin de connaître le point de vue de leurs pays respectifs sur la grande question du moment : l’Europe de la défense. Leur témoignage vient briser certains fantasmes français, notamment l’idée que nos voisins se soucient réellement de la notion de « souveraineté européenne ».
L’audition de personnalités étrangères à l’Assemblée nationale ou au Sénat sur les questions européennes n’est pas inexistante, mais elle demeure relativement rare. Cette rareté est révélatrice du fonctionnement des élites françaises en matière de construction européenne : on théorise, dans notre coin, les grandes avancées de celle-ci, puis l’on s’étonne de constater que nos voisins s’y opposent.
Les dirigeants français se perçoivent tellement comme les ingénieurs ou les architectes de l’édifice européen que la simple consultation de leurs partenaires leur apparaît comme superflue. Dès lors, lorsque certains représentants de nos voisins viennent s’exprimer au sein de l’enceinte parlementaire française, cela constitue toujours un choc de réalité pour nos élus qui, l’espace d’un instant, sont contraints de sortir du déni et d’entendre que, pour certains, les mots de « souveraineté » et « d’autonomie » sont perçus comme des repoussoirs.
C’est à peu près ce qui est arrivé à nos sénateurs le 12 février dernier lors des auditions de l’Allemand Jacob Ross (chercheur à l'Institut allemand de politique étrangère) et du Polonais Melchior Szczepanik (directeur du bureau de Bruxelles de l'Institut polonais des affaires internationales), dont nous partageons ci-dessus un extrait.
Jacob Ross livre plusieurs informations intéressantes. Il propose notamment un rappel historique particulièrement utile : l’Allemagne n’a pu revenir dans le concert des nations qu’à travers des constructions collectives telles que l’ONU, l’OTAN, puis l’Union européenne.
La CECA (Communauté européenne du charbon et de l’acier) garantissait un contrôle conjoint européen sur le charbon et l’acier allemands ; le projet de CED (Communauté européenne de défense) visait un contrôle conjoint européen sur l’armée allemande ; enfin, le SME puis la monnaie unique devaient permettre un contrôle conjoint européen sur la politique monétaire allemande. L’Allemagne n’aurait ainsi été autorisée à réexister qu’à la condition de diluer sa souveraineté, en accordant à ses voisins et alliés un droit de regard sur celle-ci et en nouant des liens d’interdépendance avec le monde entier, comme pour lui imposer une forme de contrainte permanente.
L’idée de souveraineté est mal perçue en Allemagne et se trouve assimilée à celle d’autonomie, elle-même associée au IIIe Reich. De plus, l’Allemagne a toujours su tirer son épingle du jeu de la supranationalité, puisqu’elle est parvenue à faire coïncider les politiques supranationales décidées à Bruxelles et à Francfort avec ses propres intérêts nationaux : politique commerciale de libre-échange, politique monétaire rigoureuse et orthodoxe, ou encore un élargissement qui lui a offert un ensemble d’États clients en Europe de l’Est et en Europe centrale. Bref, l’Allemagne s’est très bien accommodée de sa perte de souveraineté, du moins jusqu’à présent, en négociant habilement et en exploitant les moments clés de la construction européenne. Les Allemands ne perçoivent d’ailleurs pas toujours cette absence de souveraineté, tant les politiques européennes apparaissent alignées sur leurs intérêts.
À l’inverse, la France a organisé son retour dans le concert des nations sous l’impulsion du général de Gaulle, qui a conçu et mis en œuvre une doctrine de souveraineté et d’autonomie totales, à l’exact opposé de la conception allemande. Exit l’OTAN, place au programme nucléaire français. À l’époque du général de Gaulle, le Conseil d’État comme la Cour de cassation ont refusé de reconnaître la primauté du droit européen. Une telle reconnaissance ne sera effective qu’en 1989. De même, il faudra attendre 1973 pour que la Convention européenne des droits de l’homme soit ratifiée par Georges Pompidou.
Il était inévitable qu’avec des conceptions aussi opposées, un « clash » finisse par survenir. L’Europe de la défense en constitue l’une des nombreuses manifestations. Lors de l’audition, Jacob Ross explique qu’il existe deux camps en Allemagne : ceux qui, depuis l’arrivée du président Trump au pouvoir, sont favorables à un rapprochement avec la France, estimant que la dépendance aux États-Unis est dangereuse à terme ; et ceux issus de l’élite allemande ayant grandi durant la guerre froide, qui ont tissé des liens personnels et politiques très forts avec l’Amérique et qui sont convaincus qu’après Trump, la relation germano-américaine sera restaurée comme auparavant. Pour ces derniers, le lien transatlantique prévaut avant tout, et le simple fait d’envisager un partage de la dissuasion nucléaire avec la France enverrait, selon eux, aux États-Unis un signal dangereux, susceptible de précipiter leur désengagement du continent européen et de l’Allemagne. Ce scénario n’est donc absolument pas souhaité par nos voisins.
Ce point est confirmé par Melchior Szczepanik, qui nous apprend – ou nous rappelle – que, pour la Pologne, la défense de l’Europe est d’abord assurée par les États-Unis d’Amérique, et que la priorité de la politique étrangère polonaise consiste à maintenir ce lien avec Washington. Le partage de la dissuasion nucléaire proposé par la France ne leur apparaît donc pas comme une option crédible à court ou moyen terme.
Ce que nous enseignent ces auditions, c’est que, contrairement à ce que l’on entend souvent en France dans le paysage politico-médiatique, nos voisins ne sont pas prêts à bâtir une Europe de la défense autonome, une Europe véritablement indépendante, affranchie de la dépendance envers l’allié américain.
Cet objectif d’autonomie ou de souveraineté européenne est, au mieux, perçu comme un horizon lointain que nos voisins sont disposés à concéder à la France à titre symbolique. L’Allemagne est d’autant moins pressée de s’engager dans la construction de cette Europe portée par Emmanuel Macron que celui-ci ne restera pas durablement au pouvoir et pourrait être remplacé par une force politique – le Rassemblement national – qui ne partage ni le même enthousiasme pour la relation franco-allemande ni la même ambition européenne. Jacob Ross rappelle ainsi aux sénateurs français que, dans la perspective de 2027, il n’est pas rationnel pour l’Allemagne de s’investir excessivement dans un projet que la France pourrait abandonner à court terme. Le risque étant, pour elle, de se mettre à dos à la fois les États-Unis et la France, l’Allemagne préfère donc attendre avant de se positionner et, pour l’heure, ne manifeste aucune volonté de bâtir une Europe souveraine.
Dans l’extrait que nous avons sélectionné, Jacob Ross livre une information capitale pour comprendre le point de vue allemand : les Allemands dépendent, en réalité, à 90 % de la NSA en matière de renseignement antiterroriste. Remettre en cause la relation transatlantique reviendrait donc à fragiliser directement leur sécurité nationale. La préférence américaine ne relève donc pas du hasard ; elle est quasi existentielle. Il était donc utile qu’un Allemand vienne l’expliquer à la représentation nationale.
Pour paraphraser le général de Gaulle, on ne bâtit pas l’Europe sur des chimères, mais sur des réalités. Or, quelles sont ces réalités ? Nos voisins acceptent de faire dépendre leur défense et une partie de leur renseignement de Washington qui, par ce levier, peut obtenir toutes sortes de concessions (par exemple, sur la question des GAFAM). Ce choix politique est légitime et, dans une certaine mesure, rationnel. La question qui se pose à nous – et surtout à nos élus – est la suivante : pouvons-nous, dans ces conditions, bâtir l’Europe que nous souhaitons, c’est-à-dire une Europe souveraine, autonome et indépendante des États-Unis ? Nos voisins viennent de nous donner la réponse : c’est non. Alors, que faisons-nous désormais ?
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