Abonnement Élucid
Protégé par une aura morale qui le met presque à l'abri de toute critique, le secteur humanitaire mérite pourtant qu'on le regarde en face. C'est l'invitation que lance Bertrand Bréqueville, chargé de recrutement à Médecins du Monde et acteur de l'humanitaire de longue date. Dans ses ouvrages, dont le récent Contre-histoire de l'humanitaire (Éditions Critiques), il démonte un à un les mythes d'un monde qu'il connaît de l'intérieur. Son constat est sans détour : loin d'être une réponse extérieure aux désordres du monde, l'humanitaire institutionnalisé est un produit du capitalisme, et trop souvent l'instrument docile des grandes puissances.
La neutralité, un paravent
Les organisations humanitaires aiment se réclamer de grands principes : l'humanité, l'impartialité, la neutralité et l'indépendance, bien que seule l'impartialité figure dans les Conventions de Genève. La neutralité et l'indépendance, elles, sont des pièces rapportées, ajoutées au fil du temps puis érigées en évidences morales. Or ce sont précisément les plus fragiles. Comment tenir une ligne indépendante lorsque l'écrasante majorité de ses ressources provient de bailleurs publics, c'est-à-dire des États ?
La réponse est limpide : ces principes ne tiennent pas. Le grand public ne s'y trompe d'ailleurs plus. Il n'y a guère que les organisations elles-mêmes et leurs porte-parole officiels pour continuer à croire, ou à faire mine de croire, en leur neutralité.
« Il n'y a que les organisations humanitaires et leurs représentants officiels pour croire, ou faire mine de croire, en leur neutralité et en leur indépendance. »
Cette dépendance a un prix très concret : la liberté de parole. Par exemple, au lendemain du retour de Donald Trump au pouvoir, plusieurs grandes ONG américaines ont effacé de leurs sites toute mention du dérèglement climatique et des questions de genre. Autocensure ou anticipation des consignes à venir, le résultat est le même. Quand on dépend à ce point de ses financeurs, on apprend vite à marcher sur des œufs. Le même réflexe se lit aujourd'hui face à Gaza, où les organisations qui osent une vraie critique politique, à l'image d'Amnesty International, s'attirent aussitôt de sérieux ennuis.
De la « guerre juste » aux guerres humanitaires
Pour comprendre cette docilité, Bréqueville remonte loin, jusqu'au juriste hollandais Hugo Grotius, au XVIIe siècle, que l'on présente volontiers comme l'un des pères du droit humanitaire. Ce que l'on oublie de préciser, souligne-t-il, c'est que Grotius est avant tout un penseur de la guerre juste. Dès l'origine, l'idée humanitaire est donc pensée d'une manière qui autorise son instrumentalisation, puisque la guerre juste n'est pas la prohibition de la guerre. Elle justifie en un sens l'intervention dans un autre État, voire même, la guerre préventive. La relation entre humanitaire et guerre est en quelque sorte gémellaire.
Cette matrice traverse les siècles. Au XXe siècle, elle ressurgit sous les habits neufs du droit d'ingérence, puis de la responsabilité de protéger (R2P). Et là, le rôle des ONG devient préoccupant puisque loin de freiner la dérive, certaines ont été motrices. La Libye fut le terrain d'essai de la responsabilité de protéger, et on en connaît aujourd'hui le résultat : un changement de régime, le chaos, et des problèmes humanitaires nullement résolus. Voir des humanitaires faire la promotion des aventures guerrières des grandes puissances : voilà ce que Bréqueville juge proprement regrettable. Un cadre de la Croix-Rouge avait eu un mot juste pour cette posture, celui de pompiers pyromanes.
Comment des gens animés de bonnes intentions en arrivent-ils là ? Par une série de biais. Un biais de focalisation d'abord, qui conduit à ne plus regarder les guerres que sous l'angle de leurs conséquences humanitaires, en occultant tout l'arrière-plan historique, politique et économique. Les plateaux de télévision en témoignent : pour parler de la Palestine ou de l'Ukraine, on invite des humanitaires, et la guerre finit par n'exister qu'à travers eux. Un biais de récence ensuite, cette mémoire courte qui fait croire que l'instrumentalisation est un mal récent, alors qu'elle est aussi vieille que l'humanitaire lui-même. Un biais d'autocomplaisance enfin, qui empêche les organisations de voir leur propre part de responsabilité et les pousse à se replier toujours davantage sur leurs principes.
Une idéologie de classe
L'humanitaire n'est pas devenu une idéologie en s'institutionnalisant. Il l'a été dès le départ, et même une idéologie de classe. En reconstituant un long continuum sociologique, il montre que la bourgeoisie a toujours eu intérêt à son développement. La Croix-Rouge naît dans le milieu de la bourgeoisie protestante genevoise. Son fondateur, Henry Dunant, ne se rend pas à Solférino par pur élan du cœur, mais pour rencontrer Napoléon III et défendre ses affaires en Algérie coloniale. L'un de ses successeurs, Gustave Moynier, deviendra consul du Congo de Léopold II au moment même où la Belgique y commettait des atrocités. Plus tard, un président de la Croix-Rouge internationale, dirigeant dans l'aluminium, sera lié à des entreprises vendant des armes à l'Italie fasciste et à l'Allemagne nazie. Les intérêts de classe ne sont jamais loin.
Cette généalogie est aussi une histoire de complicités. La première Convention de Genève a tracé une frontière commode entre les guerres dites civilisées, menées en Europe, et celles des terres jugées moins civilisées, nourrissant le discours colonial. L'argument anti-esclavagiste lui-même servira de caution à certaines conquêtes. Vient ensuite l'anticommunisme, présent dès l'origine. Après la révolution russe, l'Américain Herbert Hoover déploie une aide alimentaire colossale qui sert à écouler les surplus agricoles tout en cherchant à démontrer l'incurie du jeune pouvoir bolchevique. Hoover l'assumait pleinement : l'anticommunisme était à ses yeux un projet humanitaire en soi. Face au fascisme, la Croix-Rouge ferme les yeux sur l'usage du gaz moutarde en Éthiopie et invoque sa neutralité pour ne pas aider à en établir les preuves. Pendant la guerre froide, des ONG américaines s'alignent purement et simplement sur Washington, jusqu'au Vietnam où l'aide est acheminée en priorité vers les communautés acquises au régime de Saïgon.
La dernière mue est néolibérale. Dans le sillage des nouveaux philosophes et d'un anticommunisme reconverti en hostilité au tiers-mondisme, l'humanitaire sans frontières bascule dans ce que Bréqueville nomme l'humanitaire néolibéral. À la fin de la guerre froide, les ONG deviennent pour les États du Nord un moyen bon marché de fournir des services sociaux dans les pays du Sud, là précisément où les plans d'ajustement structurel ont démantelé les services publics. La perversité du système est totale : l'humanitaire met en avant la faiblesse des États du Sud pour justifier son action, tout en s'appuyant sur l'idéologie même qui les affaiblit.
Au service de l'impérialisme
Pourquoi cette mécanique ? Parce que l'impérialisme, explique Bréqueville en s'appuyant sur Rosa Luxemburg, est la réponse du capitalisme à ses propres contradictions. Hier, l'exportation des capitaux vers les colonies permettait d'écouler un trop-plein d'accumulation. Aujourd'hui, l'empire s'est déterritorialisé : il repose sur la surexploitation et la sous-rémunération de la force de travail des pays du Sud. Et la guerre, dans ce système, n'a rien d'un accident. La production massive d'armement permet de purger, au moins temporairement, la surproduction qui ronge le capitalisme. La guerre, ou même sa seule perspective, devient un rouage du maintien de l'ordre établi.
Or les humanitaires, dans leur immense majorité, n'ont pas cette grille de lecture. Ils répondent à des besoins immédiats sans jamais remonter aux causes profondes. Le capitalisme est pour eux un gros mot, presque une abstraction. Bréqueville le résume ainsi : tout se passe comme s'il existait le monde réel d'un côté, le monde de l'humanitaire de l'autre, les deux ne se touchant qu'au point de contact des crises.
« On a parfois le sentiment qu'il y a le monde réel, et puis le monde de l'humanitaire, et que les deux mondes ne se touchent qu'au point des crises. »
Cette cécité a des effets bien tangibles. Les migrations, dont les causes sont d'abord économiques, mobilisent les ONG en Méditerranée ou dans le Pas-de-Calais, mais on les entend rarement nommer ces causes. L'impuissance éclate au grand jour à Gaza. Les dénonciations existent, elles sont nécessaires, mais sur le terrain elles ne fonctionnent pas. Les États savent parfaitement ce que le droit international leur impose, et les ONG ne leur apprennent rien.
À l'intérieur même de l'humanitaire existe un prolétariat invisible, celui des travailleurs locaux des pays du Sud, sous-payés et surexploités, dont les salaires sont sans commune mesure avec ceux des expatriés. Une large part d'entre eux estime ne pas pouvoir vivre décemment de leur travail. Les organisations qui se donnent une mission morale reproduisent ainsi, en leur sein, l'inégalité qu'elles prétendent combattre.
Vers un humanitaire de résistance
Faut-il alors jeter l'humanitaire avec l'eau du bain ? Bréqueville se garde de tout nihilisme. Ce qu'il appelle de ses vœux, c'est un humanitaire enfin lucide sur lui-même. Un humanitaire capable d'une lecture matérialiste, et attentif à l'arrière-plan des conflits. Cela suppose un rééquilibrage des rapports de force, car aujourd'hui les grosses ONG internationales captent l'essentiel des financements quand les organisations locales n'en reçoivent qu'une part minime, très loin des engagements pris jadis lors du forum humanitaire mondial d'Istanbul. Cela suppose aussi de redonner la parole aux premières concernées, celles qui reçoivent l'aide et que l'on consulte si peu.
Mais l'espoir, pour lui, vient d'ailleurs. Il existe un autre humanitaire, plus discret, souvent moqué par l'historiographie officielle, et pourtant bien réel. Un humanitaire qui refuse la neutralité, qui assume de prendre parti, qui ne sépare pas la morale de la politique. Cet humanitaire de résistance n'a rien d'une utopie, puisqu'il existe déjà en actes, et depuis longtemps. On le trouve dans les ambulances de la Commune de Paris, dans la solidarité internationale antifasciste pendant la guerre civile espagnole, et aujourd'hui dans des gestes aussi simples que ceux des street medics en manifestation ou aussi engagés que la flottille pour Gaza. C'est un humanitaire populaire et politique. Et c'est lui, conclut Bréqueville, qui permettra au geste de secours d'être enfin du côté de l'histoire.
🔴 ÉLUCID a besoin de votre soutien ! Vous aimez notre travail ? Alors rejoignez-vous ! Pour découvrir nos offres d'abonnement, cliquez ICI !
🟢 NOUVEAU : Installez l'Application Mobile ÉLUCID dès aujourd'hui :
Apple : téléchargez gratuitement ici
Android : téléchargez gratuitement ici
Vous souhaitez nous soutenir autrement ? Vous pouvez offrir un abonnement à l'un de vos proches, ou bien nous faire un don défiscalisable (à hauteur de 66 %).
▶ N'oubliez pas de vous abonner à la chaîne YouTube Élucid pour ne rien louper (rapide, et gratuit), et de partager la vidéo si elle vous a plu, pour lui donner plus de visibilité !
Cet article est gratuit grâce aux contributions des abonnés !
Pour nous soutenir et avoir accès à tous les contenus, c'est par ici :
S’abonner
Accès illimité au site à partir de 1€
Déjà abonné ? Connectez-vous
0 commentaire
Devenez abonné !
Vous souhaitez pouvoir commenter nos articles et échanger avec notre communauté de lecteurs ? Abonnez-vous pour accéder à cette fonctionnalité.
S'abonner