« L'ordre du technique réduit la nature à une machine » - Michel Blay

La modernité a transformé la nature et les hommes en machines. Dans L’ordre du Technique (l’Échappée), le philosophe et historien des sciences Michel Blay situe les différentes étapes de cette évolution, des travaux de Galilée à la transformation de la nature en usine en passant par la subordination de la physique au domaine de l’économie. Il avance aussi deux voies grâce auxquelles un autre regard porté sur la nature pourrait advenir, à même de briser l’emprise totalitaire de la Technique.

publié le 17/12/2023 Par Laurent Ottavi

Laurent Ottavi (Élucid) : Vous estimez que la modernité a marqué une rupture fondamentale par rapport aux conceptions de la nature antérieures. Que partagent d’essentiel le monde grec et le monde chrétien, que nous aurions perdu depuis ?

Michel Blay : La plupart des historiens des sciences et des techniques tracent une ligne quasi continue de la pierre taillée jusqu’à l’électronique. J’estime, pour ma part, qu’une rupture fondamentale s’est produite au XVIIe siècle en Occident et que la technique n’est plus la même qu’auparavant. Chez les Anciens ou à l’époque médiévale, par exemple, les techniques que je préfère dénommer « artifices » sont conçus par les hommes pour améliorer leurs conditions de vie. Cependant, les objets techniques sont fabriqués selon l’idée qu’ils se font de la nature, de leur rapport à cette dernière et de ce qui peut dépendre ou non d’eux. Qu’est-ce donc alors que la nature ou, plus exactement quelle idée s’en font-ils ? En quoi diffère-t-elle de la nôtre et donc corrélativement, en quoi notre technique diffère-t-elle de la leur ?

La conception grecque du monde repose principalement sur deux dualismes, deux séparations radicales. La première est la distinction entre le monde supra-lunaire de la perfection, du permanent et de l’intelligible, et le monde de la terre soumis au changement, à la genèse et à la corruption (la phusis) – ce monde, où nous vivons, qui est celui de la formation et de la croissance des choses matérielles qui participe à la dynamique du devenir dans un processus immanent. L’autre dualisme, l’autre séparation, conduit à distinguer ce principe immanent d’engendrement d’avec ce qui est produit par le travail des hommes à savoir « la Techne », les artifices.

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