SYNDROME DE LA « VIE DE MERDE » : LES INÉGALITÉS IMPACTENT NOTRE SANTÉ

L’espérance de vie d’un homme âgé de 25 ans varie entre 49 et 57 ans selon son niveau de scolarisation dans 23 des États membres de l’OCDE. D’où vient cet écart plus que considérable ? Comment l’expliquer ? C’est ce qu’ont tenté de faire deux médecins aguerris, confrontés à ces inégalités durant leur carrière professionnelle. Dans leur ouvrage « Santé : les inégalités tuent ! », ils apportent un nouvel éclairage sur les inégalités de santé et démontrent qu’elles peuvent être résorbées par des politiques publiques efficaces.

Liberté, Égalité, Fraternité ! Belle devise, mais on en est encore loin en ce qui concerne l’égalité, même lorsqu’il s’agit de santé. En France, les personnes qui figurent parmi les 5 % les plus précaires meurent 13 ans plus tôt que celles qui comptent parmi les 5 % les plus fortunées. Dans leur ouvrage intitulé « Santé : les inégalités tuent ! », deux médecins dénoncent cette triste réalité tout en proposant des stratégies pour enrayer les mécanismes qui en sont les causes.

« La survenue de certaines pathologies en fonction de l’échelle sociale, les écarts d’espérance de vie, j’ai pu observer cela durant toute ma vie de chercheur », renseigne le Pr Alfred Spira, médecin épidémiologiste et co-auteur du livre avec le Dr Nicolas Le Blanc, également médecin en santé publique. « Je me suis rendu compte que beaucoup ignoraient l’existence et l’ampleur de ces inégalités en santé. On m’a souvent demandé : pourquoi ne diminuent-elles pas ? Est-ce un problème de prise de conscience ? Est-ce parce que tout le monde s’en moque ? ».

Inégalités sociales, inégalités sanitaires…

On a un peu tendance à l’oublier, mais le bien-être d’une personne peut être physique et mental, mais aussi social, économique et environnemental. Ce qui signifie que notre santé dépend de très nombreuses composantes et elles ne relèvent pas toutes du domaine médical, loin de là. L’éducation, le revenu, l’emploi, l’habitat, l’alimentation, l’exercice physique, la sédentarité ou encore l’accès aux systèmes de soin…

Tous ces éléments impactent notre santé. « Nous tâchons d’expliquer comment ces déterminants sont responsables des inégalités et comment ils sont mesurés. Nous souhaitions avant tout démontrer que les actions publiques entreprises doivent reposer sur les connaissances fines des phénomènes en jeu pour être efficaces », souligne le Pr Spira.

Face à la complexité du sujet, cet essai se veut une véritable démonstration presque mathématique des inégalités sociales qui se répercutent sur la santé au sens large. La première partie, plus méthodologique, nous expose notamment les indicateurs utilisés pour démontrer ces inégalités comme l’espérance de vie à la naissance. En effet, les personnes appartenant à des groupes socio-économiques inférieurs ont des vies littéralement plus courtes par rapport à celles bénéficiant de positions sociales favorisées. Or, les crises économiques n’ont fait qu’augmenter cet écart au point que les pays anglo-saxons aient fini par parler de « shit life syndrome » ou « syndrome de la vie de merde ». Et encore, la pandémie de Covid-19 a probablement dû « faire exploser ces inégalités ».

Un autre indicateur intéressant est l’espérance de vie en bonne santé, où le gradient social est encore plus prononcé. « Il est particulièrement révélateur au moment de la retraite », indique le Pr Spira. Pour profiter de cette étape de la vie, nous devons atteindre environ 65 ans sans souffrir de pathologies invalidantes ou de handicap. Difficile pour les hommes peu scolarisés…

La boîte noire des facteurs déterminants

La deuxième partie de l'ouvrage dresse un état des lieux des motifs des inégalités en France avec leurs multiples interactions. Que ce soit le revenu, l’éducation, l’emploi… ils sont tous plus ou moins interconnectés entre eux. « Dans l’ouvrage, nous décortiquons cette boîte noire qui regroupe l’ensemble des mécanismes à l’origine de ces disparités ». Travail ardu que de suivre les fils de ce véritable sac de nœuds.

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« Comme ils sont intimement liés les uns avec les autres, les politiques publiques doivent agir sur l’intégralité du système ou cibler certains déterminants bien particuliers qui, par effet de levier, auront un impact bénéfique sur les autres ». Selon les auteurs, il ne faut pas se limiter à la problématique d’accès aux soins. « C’est une condition nécessaire, mais pas suffisante. On a un système de santé efficient dans notre pays ». Le spécialiste insiste davantage sur l’éducation comme déterminant majeur.

Un changement de paradigme

C’est pourquoi les auteurs plaident pour un changement total de paradigme. Certaines pistes d’amélioration pourraient provenir notamment des pays scandinaves ou du Benelux. « La Grande-Bretagne a également mis en place des politiques sociales intéressantes ». Mais en pointillé… Les réformes du parti travailliste étant stoppées par le retour au pouvoir des conservateurs. Cependant, on peut aussi apprendre des échecs de nos voisins outre-Manche.

« Suite à l’augmentation de l’âge de l’école obligatoire, on a paradoxalement observé une détérioration de la santé des adolescents dans des régions défavorisées comme Manchester », précise le Pr Spira. La raison ? Le chômage. « L’emploi est une denrée rare dans cette région et les familles comptent sur les allocations. Or, avec les jeunes restant dans le système scolaire plus longtemps, cela engendre un manque à gagner pour les familles ».

Encore un exemple prouvant que la santé se regarde dans son ensemble. D’où l’importance d’entreprendre une démarche intersectorielle avec une alliance renforcée entre professionnels de santé et sociologues, car si des efforts sont entrepris dans ce sens « ils sont lents », regrette l’expert. Enfin, les auteurs argumentent en faveur d’une véritable démocratie sanitaire. « Les décisions doivent être abordées socialement et politiquement avec les décideurs, les professionnels de santé et les citoyens, cela permet de conjuguer les compétences de tous ».

Pour le spécialiste, il est nécessaire d’associer davantage le grand public. « On a pu l’observer avec la campagne de vaccination anti-Covid. Quand les citoyens ne sont pas assez consultés, cela génère de la défiance ». Promouvoir la santé avec l’ensemble des acteurs pour qu’elle soit accessible à tous. N’est-ce pas là une manière de parvenir à davantage d’égalité en conservant la liberté tout en incitant à plus de fraternité ?


Santé : Les inégalités tuent
Nicolas Leblanc et Alfred Spira
160 pages
Editions du croquant

Photo d'ouverture : Marcos Mesa Sam Wordley - @Shutterstock