Contre l'inflation, un modèle de sobriété et une redistribution planifiée ?

L’inflation s’installe, et la boucle «prix-salaires» s’enclenche. Ce, au moment où la très chère transition écologique s’accélère. Se loger, manger, s’habiller, se chauffer, se déplacer… Ces dépenses incompressibles vont fatalement (beaucoup) augmenter. L’occasion de pivoter vers un modèle social sobre, durable et local, qui planifie la redistribution des richesses.

Pendant près de 30 ans, elle avait disparu des radars économiques. Mais depuis l'automne 2021, l’inflation fait son grand retour, à la faveur d’une forte reprise de la croissance mondiale, tirée par la consommation, elle-même dopée par des plans de relance post-Covid (et post-2008 avant lui) budgétaires et monétaires monumentaux.

C’est un véritable changement d’époque qui se profile. Et la crispation est palpable chez les grands décideurs, obsédés par la crainte d’une hyperinflation incontrôlable. Pendant des mois, ils ont fait bloc pour temporiser, martelant le caractère « temporaire » de cette augmentation générale des prix. Mais aujourd’hui, avec 7 % d’inflation aux États-Unis en décembre 2021, et 5 % dans la zone euro, ils admettent qu’elle risque d’être durable, et se préparent activement à la contrôler.

Mais, même si les Banques centrales remontent les taux (ce qui ne se fera surtout pas dans la brutalité, au risque de provoquer des ouragans financiers), elles ne résoudront pas les profonds déséquilibres entre l’offre et la demande (bois, acier, cuivre, semi-conducteurs…), l’explosion des coûts du fret international, ou encore la pénurie mondiale de main-d'œuvre.

Car ces déséquilibres ont déjà rebattu les cartes mondiales de la logique industrielle, et ont rouvert la voie aux revendications salariales. La boucle prix-salaires a d’ailleurs commencé. Particulièrement fortes aux États-Unis, les revalorisations salariales touchent aussi l’Europe, où les États revalorisent les revenus minimums, alors que la crise Covid a réveillé la question essentielle des inégalités sociales et de la valeur travail.

Un fort potentiel d’inflation à l’avenir

Si certains aspects conjoncturels de l’inflation peuvent s’estomper, d’autres, structurels, recèlent un fort potentiel inflationniste. Car le Covid, en révélant au grand jour les dangers de l’ultra-interdépendance mondialisée et l’urgence de la transition énergétique, a en réalité accéléré ce qui était déjà une tendance de fond : la logique d’efficacité économique à tout prix recule au profit d’une vision plus inclusive.

Les curseurs économiques, politiques et sociologiques bougent. Les États revendiquent davantage de souveraineté, d’autonomie stratégique, de réindustrialisation, de relocalisations de production. Ils décarbonent, en taxant davantage les énergies fossiles (dont les prix vont continuer d’augmenter à mesure qu’elles se raréfient), pour favoriser les énergies renouvelables (qui nécessitent des investissements colossaux et risquent de créer de fortes tensions d’approvisionnements), les circuits courts, et l’agroécologie.

Ils n’hésitent plus à creuser les déficits pour répondre aux revendications sociales et commencent à s’attaquer à l’optimisation fiscale des multinationales, tandis que l'intégration de critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) dans la finance mondiale devient une nouvelle norme. Enfin, les gens, surtout les jeunes, sont en quête de sens, d’une meilleure qualité de vie, avec plus de temps libre et plus d’engagements, et d’une meilleure qualité du travail.

Toutes ces évolutions vont contraindre l’offre d’énergie, de produits, ou de main-d'œuvre. Donc nourrir l’inflation. Certes, la robotisation nouvelle génération, plus collaborative, générera de nouveaux gains de productivité importants pour les entreprises, ce qui plaide en faveur d’un contre-effet déflationniste. Néanmoins, cette révolution, qui polarise le marché du travail et favorise les inégalités, engendrera aussi un coût social important et nécessite un investissement massif dans l’éducation et la formation.

Le chemin est encore très long, et pendant ce temps, l’Asie va rester durablement l’Atelier du monde. Mais plus à n’importe quel prix. Le modèle chinois est lui aussi en train de basculer, d’une économie du low-cost aux faibles coûts et aux faibles prix qui inonde le reste du monde, la Chine planifie désormais sa montée en gamme industrielle et salariale, alors que sa population s’enrichit et vieillit.

Tendre vers un modèle de sobriété et de redistribution planifiée

Manger sain et local, s’habiller éthique, se loger isolé, se déplacer à l’électrique, se soigner, s’assurer dans un monde où les catastrophes naturelles augmentent… Les dépenses incompressibles vont encore sensiblement augmenter à l’avenir. Encore ? Oui, car en réalité, c’est déjà le cas depuis plus de soixante ans : selon l’Insee, la part des « dépenses pré-engagées » dans le revenu disponible brut atteignait déjà 28,8 % en 2019, contre 12,6 % en 1960.

Comme toujours, une moyenne dissimule des réalités bien différentes. Et des inégalités grandissantes, entre les plus pauvres, qui bouclent de moins en moins les fins de mois, surtout pour les mères seules, et les plus aisés, qui ne rognent que sur des dépenses superflues en cas de perte de pouvoir d’achat. Les chèques-énergie et les « primes inflation » n’y feront rien, à part creuser encore des comptes publics déjà exsangues.

Plutôt que de le craindre, pourquoi ne pas se préparer, sereinement et dignement, au monde de demain ? L’inflation (maîtrisée) est précisément un mécanisme qui permet une redistribution des créanciers vers les débiteurs, et du capital vers le travail. « Or, c’est de ce rééquilibrage dont a le plus besoin la croissance potentielle léthargique des pays avancés pour sortir de l’ornière de la stagnation séculaire », note Olivier Passet, directeur de la recherche à Xerfi. Mais pour qu’il fonctionne vraiment, il faudrait en prérequis l’indexation des salaires sur les prix. Or en France, elle n’existe plus depuis 1982. Et elle n’est pas près de refaire surface : patronat et gouvernement brandissent déjà la crainte d’une bulle inflationniste. Conséquence : le pouvoir d’achat, surtout celui des plus modestes, risque fort d’être rogné.

Reste aux pouvoirs publics de planifier cette redistribution à la faveur d’une hausse de la fiscalité des plus grandes fortunes et entreprises, comme le suggèrent aujourd’hui des institutions comme l’OCDE et même le FMI. Tout en modifiant radicalement le modèle économique et sociétal basé sur la course à la production, à la consommation et donc à la croissance au sens strict du PIB : l’avenir devra reposer sur la croissance du bien-être, fondée sur les principes de la sobriété, et ancrée dans le social et le local. Passer de l’accumulation à la substitution (et non à la privation).

La notion de sobriété, souvent caricaturée, est encore absente du débat public, même à trois mois des présidentielles. Elle est enfin devenue crédible dans le secteur de l’énergie, et même exigée, depuis 2021, par les grandes institutions comme NégaWatt, le Réseau de Transport d’Électricité (RTE), l’Ademe ou même l’Agence Internationale pour l’Énergie (AIE), pour oser imaginer la neutralité carbone en 2050.

Photo d'ouverture : LiliGraphie - @Shutterstock

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