La planche à billets de la BCE au secours de l'épargne des plus riches

La création monétaire de la BCE vise à rembourser la dette publique détenue par les quelques pour cent les plus riches de la population, afin qu’ils ne courent plus le risque d’un défaut des États.

La masse monétaire d’un pays désigne la quantité de monnaie qui y est en circulation. Dans la zone euro, elle est calculée et contrôlée par la Banque centrale européenne, qui veille à maintenir l’inflation à un certain seuil. En France, la masse monétaire ne cesse de croître depuis quarante ans et a augmenté drastiquement après les mesures prises par la BCE lors de la crise sanitaire.

Une augmentation régulière jusqu’en 2008

Depuis quarante ans, la masse monétaire française a augmenté de façon spectaculaire, passant de 262 milliards d’euros en 1980 à 3 300 milliards en juillet 2021, ce qui représente 1,5 fois la valeur de son PIB de l’année 2020 (2 130 milliards d’euros). Si l’on distingue les trois agrégats monétaires, on s’aperçoit qu’elle est constituée, au deuxième trimestre 2021 :

- Pour 50 % d’argent très liquide — pièce, billets, et comptes courants (M1) ;

- Pour 30 % d’épargne des ménages et de dépôts à court terme (M2-M1) ;

- Pour 20 % de placements monétaires à moyen et long terme (Obligations, M3-M2).

Sur le temps long, on observe d’abord l’émergence, dans les années 1980, des placements à long terme dans la masse monétaire, tandis que l’argent liquide et l’épargne des ménages restent stables, respectivement à 300 et 600 milliards d’euros constants. Puis de 1992 à 2007, les trois agrégats croissent sensiblement au même rythme et représentent chacun environ un tiers de la masse monétaire globale.

Lors de la crise des subprimes, la Banque centrale européenne (BCE) adopte une politique monétaire non conventionnelle afin de combattre le risque de déflation et d’effondrement du système bancaire. Cela fait augmenter la masse monétaire française, en particulier l’épargne et les placements à long terme (M3-M2 et M2-M1).

Mais c’est la monnaie liquide (M1) qui a augmenté le plus rapidement après la crise de 2008, alors qu’elle connaissait une progression linéaire depuis 1997, notamment en raison des crédits immobiliers accordés par les banques aux ménages dans les années 2000. À partir de 2010, elle augmente de 1000 milliards d’euros, pour atteindre 1 600 milliards d’euros au deuxième trimestre 2021.

La monnaie liquide a donc été multipliée par 5,3 entre 2000 et 2021. Ces chiffres font donc bien apparaître une forte anomalie au niveau de la création monétaire dans la zone euro, en raison de la politique de rachats massifs de dette publique par la BCE, observée plus en détail dans notre précédente analyse.

D’autre part, on observe que l’évolution de M1 - l’épargne financière liquide - n’est pas liée à un transfert depuis l’épargne non liquide (M2-M1 ou M3-M2), mais bien une croissance de l’argent présent sur les comptes en banques (l’évolution de l’encours des pièces et billets est marginale dans cette hausse). Or, il est manifeste que la vaste majorité de la population n’a pas observé une telle évolution de ses comptes en banques.

La création monétaire de la BCE vise donc bien à rembourser la dette publique détenue par les quelques pourcents les plus riches de la population, afin qu’ils ne courent plus le risque d’un défaut des États. On retrouve ici une tendance connue du néolibéralisme : la privatisation des bénéfices (réductions d’impôts et intérêts de la dette publique perçus) et la collectivisation des pertes (risque de défaut des États).

Les Français préfèrent l’épargne liquide

À partir de 2009, on distingue des dynamiques différentes. La croissance de la monnaie liquide (M1) s’est accélérée, et s’est même envolée à partir de 2014, atteignant 25 % en 2020. Cela est notamment dû à l’augmentation continue du taux de croissance des dépôts à vue, comme on le voit dans le graphique ci-dessous.

Parmi les explications de cette hausse des dépôts : la politique de Quantitative Easing de la BCE commencée en 2014 et accentuée en 2020, un environnement de taux d’intérêt négatifs, et un marché boursier complexe qui dissuade les ménages de rechercher des placements mieux rémunérés.

Même si l’épargne liquide (M1) a largement porté la croissance de la masse monétaire, l’épargne des ménages sur livrets (M2-M1) a également augmenté fortement lors de la crise des subprimes, avant de stagner puis de réaugmenter fortement lors de la pandémie de 2020 (+15 %) : elle atteint 1000 milliards d’euros en 2021. Enfin, l’épargne des entreprises (M3-M2) a décru quasiment continuellement de 2008 à 2019, avant de réaugmenter en 2020 (+17 %), pour s’établir à 400 milliards d’euros en 2021.

Le Pandemic Emergency Purchase Programme (PEPP) de 1850 milliards d’euros, mis en place par la BCE en 2020 pour faire face à la crise du Covid-19, a donc engendré une hausse spectaculaire de la masse monétaire française. Cette dynamique fait craindre à certains économistes un risque d’inflation.

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