La Suisse, déjà remise de la crise sanitaire ?

La Suisse est souvent présentée comme la bonne élève du continent européen, un pays qui a su se prémunir de l'impact des crises, et qui est capable de maintenir un niveau de vie très satisfaisant à sa population. Qu’en est-il depuis la crise sanitaire de 2020 ?  Et comment expliquer la bonne santé économique de la Suisse, comparée à la France et à ses autres voisins européens ? Analysons l’étonnante croissance de ce petit pays.

Après la crise sanitaire : un déclin moins important qu’ailleurs en Europe

On peut dire que la Suisse s’illustre par sa capacité - devenue rare en Europe - à maintenir sa croissance à la hausse. Le PIB trimestriel suisse a en effet progressé quasiment sans interruption de 2008 à fin 2019 : sur l’ensemble de la période, il a augmenté de 23 points de pourcentage ! Et ce, malgré cinq trimestres de récession consécutifs, imputables à la crise des subprimes.

Lors de la crise sanitaire mondiale, son PIB a chuté de plus de 10 points de pourcentages, ce qui ne l’a pas empêché de repartir à la hausse, à l’instar de ses voisins européens, au 3e trimestre 2020. Finalement, après trois trimestres de stagnation, il a retrouvé assez rapidement son niveau d’avant crise.

La croissance du PIB trimestriel est un indicateur qui permet de rendre compte de l’ampleur des chocs économiques subis par l’économie suisse : cela permet de remarquer par exemple que le PIB suisse a été beaucoup moins affecté par la crise du Covid-19 que les autres puissances européennes en 2020.

Ainsi, au deuxième trimestre 2020, le PIB trimestriel suisse s’est contracté de 6,1 %, une baisse largement inférieure à celles constatées en Allemagne (-10 %), en Italie (-13 %), en France (-13 %), en Espagne (-18 %) et au Royaume-Uni (-20 %).

Ceci peut s’expliquer en partie car la Suisse n’a jamais mis en place de confinement strict sur son territoire comme l'ont fait les pays voisins. Elle a préféré une politique de tests, d’isolements et de limitation des rassemblements en fermant de nombreux commerce et privilégiant le télétravail. Son économie n’a donc pas connu un coup d’arrêt aussi brutal que ce que l’on a vu ailleurs, notamment chez nous.

En considérant les chiffres sur un an glissant, le PIB trimestriel suisse a chuté de 6,7 % au maximum lors du début de la crise du Covid-19 au printemps 2020. Là encore, il s’agit d’une baisse largement inférieure aux autres grandes puissances européennes telles que la France ou l’Italie.

Si l’on regarde les contributions par secteurs de la croissance, on remarque plusieurs dynamiques :

- C’est en grande partie le rétablissement du commerce extérieur qui a contribué au redémarrage de l’économie suisse après le début de la crise sanitaire : il a pesé positivement sur la croissance durant quatre trimestres consécutifs entre fin 2020 et le troisième trimestre 2021. Ce n’était pas arrivé depuis 2012. On peut expliquer ce phénomène par la forte demande des produits des entreprises suisses de la chimie, de la pharmacie et des sciences de la vie pour répondre aux besoins sanitaires ;

- La consommation intérieure suisse a mis du temps à repartir : après le rebond du troisième trimestre 2020, la consommation a en effet pesé négativement sur la croissance suisse lors des quatre trimestres suivants, en raison des effets persistants de la crise sanitaire. Fin 2021, la consommation semble cependant être repartie.

Une démographie qui pèse lourd sur le PIB par habitant

Une analyse sérieuse de la croissance nécessite de tenir compte des effets démographiques : si les habitants sont plus nombreux, il est normal d’avoir une croissance du PIB total. Il faut donc compléter les analyses par une observation de la croissance du PIB par habitant.

Depuis le premier trimestre 2008, le PIB par habitant de la Suisse a progressé de 7,8 points de pourcentage, soit une hausse trois fois moins importante que celle du PIB global sur la même période (+23 points).

Ce phénomène s’explique entre autres par une démographie suisse très dynamique sur cette même période. Selon l’Office fédéral de la statistique suisse, la population helvète est en effet passée de 7,6 à 8,7 millions d’habitants entre 2008 et 2020, soit une augmentation de 15 %. À titre de comparaison, sur la même période, la population française n’a augmenté que de 5 %. Cette bonne croissance démographique peut se comprendre notamment en raison du niveau de vie assez favorable de la Suisse, qui a développé une forte immigration.

On peut également noter qu’après la crise des subprimes en 2008 — alors que le PIB global avait recommencé à progresser significativement — il a fallu attendre l’année 2013 pour que le PIB par habitant, quant à lui, recommence à croître. Les banques suisses avaient lourdement été impactées et cette crise avait fini par peser sur l’ensemble de l’économie.

Observons ci-dessous, l’impact qu’a eu la crise des subprimes sur le PIB par habitant de la Suisse.

Alors que cet indicateur avait progressé de 22 points entre début 1997 et fin 2007, il n’a augmenté que de 10 points entre début 2008 et fin 2019. Ainsi, si la dynamique de croissance 1995-2008 avait perduré jusqu’en 2021 (représentée par la droite en pointillé), on serait à une augmentation de 43 points contre 33,7 points actuellement, par rapport à 1997. Ce phénomène d’épuisement de la croissance n’est pas spécifique à la Suisse ; les économies avancées ont de plus en plus de mal à générer une croissance élevée.

Si nous sommes donc en dessous des projections, cet affaissement de croissance reste cependant sans commune mesure avec ce que l’on connaît en France, par exemple (avec un écart de projection de 19 points !).

Depuis 20 ans, une croissance stable et supérieure à la France

Si on poursuit la comparaison avec la France, que peut-on déduire de la situation économique suisse ?

Revenons d’abord à la suisse. Sur le temps long, on s’aperçoit que sa croissance chute dans les années 1970, affectée par les deux chocs pétroliers de 1973 et 1979 qui ont fortement impacté l’économie mondiale. Après un redressement dans les années 1980, la Suisse connaît une crise immobilière dans les années 1990. Dans le sillage de la crise des « Savings and loans », les prix immobiliers suisses augmentent fortement, avant que la bulle immobilière n’éclate en 1991, affectant la croissance.

Durant les décennies 2000 et 2010, la croissance suisse se redresse et reste stable autour de 2 % en moyenne chaque année, malgré les récessions dont on a parlé précédemment, imputables aux crises des subprimes et du Covid.

L’observation de la croissance du PIB par habitant depuis 1960 fait apparaître un découplage important avec le PIB global depuis les années 1990. Lors des décennies 1960, 1970 et 1980, le taux de croissance du PIB par habitant suisse était déjà inférieur à celui du PIB global : il était égal à environ 70 % du taux de croissance du PIB global en moyenne. La croissance suisse n'est donc pas si robuste qu’il n’y parait au premier abord.

Puis dans les années 1990, le taux de croissance du PIB par habitant était en moyenne trois fois moins important que le taux de croissance du PIB global. Depuis les années 2000, le taux de croissance du PIB par habitant est deux fois moins important que celui du PIB global.

Le graphique ci-dessous montre clairement l’affaissement de la croissance du PIB par habitant suisse à partir des années 1970, après deux décennies de croissance importante — autour de 3,5 % par an — au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.

Revenons donc à notre comparaison. Si l’on regarde les dynamiques de croissance suisse et française, on remarque que la croissance du PIB français — global et par habitant — était supérieure à la croissance helvète jusqu’à la crise des subprimes en 2008. Comme nous l’avons vu, c’est lors des années 1990 que la croissance suisse a décroché, tandis que la croissance française demeurait stable autour de 2 %, portée par la financiarisation de l’économie, les nouvelles technologies et les délocalisations.

À l’inverse, à partir de 2008, la croissance française s’est effondrée, tandis que la croissance suisse a connu une baisse moins importante. La France semble souffrir de plus en plus de son appartenance à l’euro, qui empêche un ajustement monétaire par rapport à son concurrent allemand, ce qui n’est pas le cas de la Suisse, qui a fait le choix de conserver sa souveraineté monétaire.

La croissance du PIB suisse est donc stable autour de 2 % depuis deux décennies, après une décennie 1990 où la croissance a décroché en raison d’une crise immobilière importante. Depuis une quinzaine d’années, le PIB par habitant suisse progresse cependant nettement moins vite que le PIB global, en raison de la croissance démographique importante dans le pays.

En 2020, nous avons vu que la crise du Covid-19 a affecté la Suisse de manière bien moins violente que ses voisins européens, notamment car le pays n’a jamais opéré de confinement strict, et donc n’a pas mis son économie à l’arrêt. Ceci explique en partie le redémarrage rapide de la croissance helvète en 2021.

Annexes

Billet édité le 15/06/2022.

Signaler une erreur

Cet article est gratuit grâce aux contributions des abonnés !

Pour nous soutenir et avoir accès à tous les contenus, c'est par ici :

Je m’abonne

Accès illimité au site à partir de 1€

Des analyses graphiques pour prendre du recul sur les grands sujets de l’actualité

Des chroniques et des interviews de personnalités publiques trop peu entendues

Des synthèses d’ouvrages dans notre bibliothèque d’autodéfense intellectuelle

Et bien plus encore…