Abonnement Élucid
Anne Debregeas est économiste et ingénieure de recherche à EDF, spécialiste reconnue du système électrique et du marché de l’énergie. Porte-parole nationale du syndicat Sud-Énergie, elle mène depuis des années une critique rigoureuse et argumentée de la libéralisation du marché de l’électricité. Elle est la coordinatrice de l’ouvrage collectif "L’énergie est notre avenir, socialisons-la !" (Les Liens qui Libèrent, 2025).
Dans cette interview par Olivier Berruyer pour Élucid, Anne Debregeas décrypte les paradoxes d’un marché de l’électricité profondément inadapté à la nature même de ce bien essentiel. Alors que le conflit en Iran fait peser une menace directe sur les approvisionnements énergétiques mondiaux, la question n’est plus de savoir si les factures vont exploser, mais à quelle vitesse. Des millions de foyers français, déjà fragilisés par la crise de 2021, risquent de se retrouver dans l’incapacité de payer leur électricité. Cette catastrophe annoncée est le résultat direct d’un choix politique : celui d’avoir soumis un bien de première nécessité aux lois du marché, dans l’objectif de créer une fausse concurrence inepte.
Un bien de première nécessité livré à la spéculation
Anne Debregeas le pose d'emblée, sans détour : l'électricité n'est pas une marchandise comme les autres. C'est un bien de première nécessité, et à ce titre, le marché n'est pas l'outil adéquat pour le gérer. "Sans énergie, nos sociétés modernes s'arrêtent", dit-elle, rappelant que la grande panne ibérique du printemps dernier a suffi à paralyser l'Espagne et le Portugal en quelques heures.
Mais au-delà de son caractère vital, l'électricité obéit à des contraintes physiques qui la rendent structurellement incompatible avec la logique concurrentielle. Elle se déplace à la vitesse de la lumière sur l'ensemble du réseau européen. Elle ne se stocke quasiment pas. Et surtout, elle exige un équilibre parfait et permanent entre production et consommation : si un écart même minime apparaît entre ce qui est injecté et ce qui est soutiré, une réaction en chaîne peut conduire à un blackout généralisé en quelques dizaines de secondes.
Cet impératif d'équilibre instantané rend le système électrique fondamentalement coopératif. "On a besoin de coordonner les centrales comme un chef d'orchestre qui ferait jouer la même partition à tous", explique-t-elle. Mettre ces acteurs en concurrence, c'est rendre la coordination plus difficile, plus coûteuse et plus fragile. Ce n'est pas une opinion : c'est une contrainte physique.
EDF fonctionnait bien. C'est précisément pour ça qu'il fallait le détruire
Avant l'ouverture à la concurrence, le système français était un succès technico-économique reconnu de tous. EDF assurait une électricité parmi les moins chères d'Europe de l'Ouest, avec une qualité de service et une rareté des coupures qui en faisaient l'entreprise préférée des Français. Les investissements de très long terme, notamment le programme nucléaire, étaient intégralement financés par les tarifs réglementés, sans recours aux marchés financiers. L'État percevait même des dividendes.
Ce point est essentiel pour Anne Debregeas : "On ne peut pas dire qu'on a libéralisé parce qu'il y avait un échec." La libéralisation est venue d'un dogmatisme européen irrigué par l'ère Thatcher-Reagan, qui exigeait la privatisation de l'ensemble des services publics, qu'ils fonctionnent bien ou mal. La directive européenne de 1996, point de départ de toute la déréglementation, n'a pas été produite par une crise du service public. Elle a été produite par une idéologie.
Résultat : on a créé de toutes pièces une activité de fourniture d'électricité qui n'a rien de comparable à un commerce ordinaire. Les fournisseurs alternatifs, jusqu'à 80 au plus fort de la libéralisation, ne produisent pas d'électricité, ne la transportent pas, ne la stockent pas et ne peuvent pas choisir laquelle fournir à leurs clients, puisque c'est la même pour tout le monde. Le président d'un fournisseur alternatif l'admettait lui-même : "Nous ne sommes pas plus énergéticiens qu'Amazon n'est libraire. Nous faisons du trading." On a donc organisé une concurrence dans un secteur qui n'en était pas susceptible, au prix d'une complexité administrative et financière ahurissante, pour le profit d'une chaîne d'intermédiaires qui n'apporte aucune valeur ajoutée au système physique.
La crise de 2021 : une catastrophe fabriquée
Pour comprendre pourquoi les factures ont explosé en 2021, il faut comprendre la règle du coût marginal, qui est le cœur du système de prix sur les marchés de gros. Le prix de l'électricité n'est pas fixé en fonction du coût moyen de production, mais en fonction du coût de la centrale la plus chère à faire tourner à un instant donné. Or cette centrale marginale est presque toujours une centrale à gaz. Conséquence absurde : alors que le gaz représente moins de 5% de la production électrique française, le prix de l'électricité suit quasiment mécaniquement le cours du gaz.
Quand les prix du gaz ont flambé en 2021, les factures d'électricité ont fait de même, même pour des consommateurs alimentés à 100% par du nucléaire ou de l'hydraulique, dont les coûts, eux, n'avaient pas bougé. Anne Debregeas a fait le calcul : la crise a augmenté les coûts réels d'environ 4%, mais les prix facturés ont grimpé de 45%. Au pire de la crise, le mégawattheure coûtait réellement 100 euros à produire. Les tarifs réglementés ont atteint 240 euros. Certains industriels ont payé jusqu'à 1000 euros le mégawattheure. "Cette crise est liée à 95% à l'organisation de marché", tranche-t-elle.
Pendant ce temps, les producteurs vendaient à des prix de marché qui s'envolaient, sans que leurs coûts (essentiellement des investissements déjà amortis) n'augmentent. Les traders et fournisseurs ont également fait des affaires considérables. Selon la Cour des comptes, les Français ont surpayé environ 37 milliards d'euros en deux ans. Seuls 6 milliards ont été récupérés via des taxes sur les superprofits, après une bataille politique à l'Assemblée nationale dont l'issue était connue d'avance.
L'hydroélectricité : le cas d'école du pillage
Le dossier des barrages hydroélectriques illustre avec une clarté presque déconcertante la logique à l'oeuvre. Les barrages appartiennent à l'État. Leur exploitation génère une électricité dont le coût de production est particulièrement bas : environ 50 euros le mégawattheure pour les barrages d'EDF, et seulement 26 euros pour les barrages de la Compagnie nationale du Rhône (CNR). Cette électricité est pourtant vendue au prix du marché, qui a atteint 300 ou 400 euros le mégawattheure pendant la crise.
La Cour des comptes a calculé que le taux de rentabilité du capital investi par Engie dans la CNR entre 2003 et 2020 a été en moyenne de 24% par an. Les dividendes versés représentent parfois les deux tiers des bénéfices, sans que les investissements nécessaires à l'entretien des ouvrages ne soient réalisés. Un bien commun, propriété de la collectivité, finance ainsi généreusement des actionnaires privés.
Il existait pourtant une solution conforme au droit européen : créer un monopole public de l'hydroélectricité, soumis à des tarifs réglementés basés sur les coûts, avec un contrôle public renforcé sur les investissements et les critères écologiques. Cette voie a été écartée, au profit d'un passage en régime d'autorisation qui maintient EDF dans le jeu, conserve Engie dans la rentabilité et perpétue la vente à prix de marché.
La solution : monopole public, démocratie et sobriété
La réforme du marché européen de l'électricité adoptée après 2021 n'a pas remis en cause les fondements du système. Anne Debregeas est sans illusion : "Il n'a même pas été possible de mettre sur la table la possibilité de revenir à un système régulé avec des acteurs publics." On a posé de nouvelles rustines sur un édifice qui en est entièrement couvert, sans jamais toucher au problème central.
Ce problème central, c'est le coût du capital. Environ la moitié de la facture électrique correspond à la rémunération des investisseurs, qu'ils soient actionnaires ou créanciers. Or l'État emprunte moins cher que n'importe quel acteur privé, parce qu'il ne fait pas faillite et qu'il peut voir à très long terme, les deux qualités indispensables dans un secteur où les investissements s'étalent sur 30, 60 ou 100 ans. Remettre un monopole public aux commandes, c'est structurellement réduire cette part incompressible du coût. C'est aussi mettre fin à la volatilité des prix, source principale des crises à répétition.
Anne Debregeas ne réclame pas pour autant un retour pur et simple à l'EDF d'avant. Elle plaide pour une gouvernance démocratique : des conventions citoyennes pour arbitrer les grands scénarios énergétiques, des représentants des usagers et des salariés dans les instances de contrôle, et pourquoi pas un référendum sur les orientations du mix électrique. L'opérateur public ne devrait pas décider seul de la politique tarifaire, ni des choix d'investissement stratégiques : ces décisions appartiennent à la collectivité.
Sur la question climatique, son message est tout aussi exigeant. Les scénarios de RTE prévoient une consommation d'électricité qui doit passer de 450 térawattheures aujourd'hui à près de 850, pour absorber l'électrification des usages actuellement couverts par les énergies fossiles. Sans sobriété massive, sans planification des usages et sans politique industrielle pour développer les filières renouvelables en France (plutôt qu'en dépendre de la Chine), cet objectif est inatteignable. L'argument de la transition énergétique ne peut pas devenir un prétexte à la croissance sans fin des data centers ou des usages superflus de l'intelligence artificielle.
Sa conclusion est d'une cohérence implacable : "Il y a deux systèmes incompatibles. Soit un service public avec une équité de traitement. Soit une mise en concurrence, où certains gagnent et certains paient. On ne peut pas prétendre réconcilier les deux." La question n'est donc pas technique. Elle est politique. Et pour l'instant, le choix a été fait.
Note de la rédaction
Cet entretien a été réalisé avant le déclenchement de la guerre en Iran début mars 2026. Mais l'analyse d'Anne Débrégas en éclaire pourtant les enjeux énergétiques avec une acuité particulière. La guerre en Iran a provoqué une nouvelle flambée des prix du pétrole et du gaz sur les marchés mondiaux, renvoyant l'Europe, et la France avec elle, exactement dans la configuration décrite dans cet entretien : des factures d'électricité qui s'envolent non pas parce que le coût réel de production a changé, mais parce qu'un événement géopolitique lointain se répercute mécaniquement, via la règle du coût marginal, sur l'ensemble des consommateurs. La question de la souveraineté énergétique et de la capacité d'un pays à se prémunir contre ces chocs extérieurs par une organisation publique de son système électrique, n'a jamais été aussi concrète.
🔴 ÉLUCID a besoin de votre soutien ! Vous aimez notre travail ? Alors rejoignez-vous ! Pour découvrir nos offres d'abonnement, cliquez ICI !
🟢 NOUVEAU : Installez l'Application Mobile ÉLUCID dès aujourd'hui :
Apple : téléchargez gratuitement ici
Android : téléchargez gratuitement ici
Vous souhaitez nous soutenir autrement ? Vous pouvez offrir un abonnement à l'un de vos proches, ou bien nous faire un don défiscalisable (à hauteur de 66 %).
▶ N'oubliez pas de vous abonner à la chaîne YouTube Élucid pour ne rien louper (rapide, et gratuit), et de partager la vidéo si elle vous a plu, pour lui donner plus de visibilité !
Cet article est gratuit grâce aux contributions des abonnés !
Pour nous soutenir et avoir accès à tous les contenus, c'est par ici :
S’abonner
Accès illimité au site à partir de 1€
Déjà abonné ? Connectez-vous
3 commentaires
Devenez abonné !
Vous souhaitez pouvoir commenter nos articles et échanger avec notre communauté de lecteurs ? Abonnez-vous pour accéder à cette fonctionnalité.
S'abonner