Sécurité énergétique : le pétrole de schiste américain bientôt en crise ?

Depuis le début de l’année 2023, on observe un déclin continu du nombre d’appareils de forage aux États-Unis. Cette situation fait peser un risque sur la sécurité énergétique de l’Europe qui s’est rendue particulièrement dépendante des exportations américaines de pétrole, notamment suite au conflit en Ukraine.

publié le 03/07/2023 Par Hovannès Derderian

Pourtant, l’avenir du pétrole de schiste américain est des plus incertain du fait des fragilités intrinsèques des techniques d’extraction employées. Réduire notre dépendance aux combustibles fossiles apparaît donc plus que jamais nécessaire pour nous protéger des chocs climatiques et boursiers à venir.

La production de pétrole aux États-Unis provient en majorité du pétrole de schiste qui nécessite, pour être extrait, de forer de manière intensive le sous-sol. En cas de ralentissement de l’activité de forage, la production peut donc arrêter de croître voire entrer en déclin. À cette pyramide de Ponzi énergétique, s’ajoute un impact environnemental et écologique très important. Le bassin Permien émettrait à lui seul 1 million de tonnes de méthane par an, un gaz à effet de serre très puissant, soit l’équivalent de 22 centrales thermique au charbon.

Approvisionnements pétroliers de l’UE : face à l’Ours russe, la tentation américaine

Avec le déclenchement du conflit ukrainien, les pays européens dont la France ont cherché à mettre fin le plus rapidement possible à la dépendance énergétique russe qui, outre le gaz naturel, nous fournissait environ un tiers de nos importations de pétrole brut. Pour cela, l’Union européenne s’est tournée vers les États-Unis et son importante production de pétrole de schiste.

Le 25 mars 2022, le président américain Joe Biden et la présidente de la Commission européenne Ursula Von der Leyen, ont décidé la création d’une « task-Force » conjointe sur la sécurité énergétique. Celle-ci vise principalement « à réduire la dépendance de l'UE vis-à-vis de l'énergie russe, notamment en diversifiant ses approvisionnements ».

Si la diversification des approvisionnements est en soi un objectif louable, on comprend cependant mal comment un de nos principaux fournisseurs en hydrocarbures pourrait valablement se poser en arbitre des élégances sur ce sujet.

Les derniers chiffres sur les livraisons de pétrole brut semblent en effet indiquer que cette « diversification » se transforme progressivement en nouvelle dépendance, non plus envers l’ours russe, mais bien envers l’oncle Sam.

La part de pétrole brut en provenance des États-Unis dans les importations totales de pétrole brut, atteignait ainsi 18 % aux Pays-Bas au début 2023, 16 % en Allemagne et 14 % en France alors que cette proportion était partout inférieure à 5 % avant la pandémie de Covid-19.

Cette nouvelle dépendance pour l’UE ne va pas sans poser un certain nombre de questions, et en particulier sur le caractère stable et assuré que représenterait le pétrole made in USA.

La production pétrolière des États-Unis n’a en effet toujours pas retrouvé son niveau avant-Covid, questionnant la capacité américaine à fournir toujours davantage de pétrole à ses partenaires. En cas de difficultés plus structurelles, ce pétrole ne risque-t-il pas d’être réservé en priorité aux besoins intérieurs au détriment de ceux des autres ? Cette dépendance au pétrole américain ne risque-t-elle pas de s’avérer au moins aussi instable que notre partenariat précédent avec la Russie ?

La production américaine confrontée à des difficultés techniques…

Il est important de comprendre que les puits horizontaux forés pour extraire le pétrole de schiste s’épuisent beaucoup plus rapidement que les puits de pétrole conventionnel. Il est donc nécessaire de forer en permanence de nouveaux puits pour contrer le phénomène de déplétion. Pour illustrer le phénomène au niveau d’un bassin, on peut comparer la situation du golfe du Mexique (pétrole offshore, mais foré de manière conventionnelle) avec celle du bassin Permien (la zone d’extraction de pétrole de schiste la plus emblématique). Si aucun nouveau puits n’avait été foré dans le golfe du Mexique en 2022, la production aurait naturellement baissé de 14 % sur l’année, passant de 1,7 Mb/j en décembre 2021 à 1,4 Mb/j en décembre 2022.

Ce taux de déclin « naturel », déjà important, est cependant très limité en comparaison de la situation du bassin Permien. Sans nouveau forage sur l’année 2022, la production des puits horizontaux de la zone aurait décliné de plus de 47 %, passant de 4,5 Mb/j à 2,8 Mb/j entre décembre 2021 et décembre 2022. Autrement dit, la moitié de la production du pétrole de schiste est menacée de disparition chaque année, si l’on ne vient pas forer suffisamment vite de nouvelles zones...

… Mais également à des difficultés financières

À ces difficultés intrinsèques à l’extraction du pétrole de schiste s’ajoutent des difficultés croissantes d’accès au financement des principales compagnies du secteur. Les investisseurs qui avaient toléré pendant des années les abyssales pertes des producteurs de pétrole et de gaz de schistes (un total cumulé de près de 290 milliards de dollars sur la période 2007-2020) souhaitent à présent un retour sur investissement.

Le resserrement de la politique monétaire américaine pour lutter contre l’inflation semble empêcher tout retour de fortune sur le terrain du financement. Pour revenir à l’équilibre financier, les producteurs sabrent dans leurs coûts et donc principalement dans les dépenses de nouveaux forages. Ce ralentissement des investissements rend presque impossible le redémarrage de la croissance de la production et menace même à terme le maintien de la production à son niveau actuel.

Conscients de cette quadrature du cercle, les dirigeants des entreprises du secteur partagent publiquement leurs doutes. Le PDG de Parsley Energy (130 000 b/j de production) déclarait ainsi en juillet 2020 : « Je ne pense pas que je reverrai 13 millions de barils par jour [le record de production des États-Unis] dans ma vie ». En janvier 2023, c’est au tour du directeur de Pioneer Natural Resources (500 000 b/j de production), Scott Sheffield, de déclarer : « L'ère de croissance agressive du schiste américain est terminée ».

Et le PDG de Chevron (260 000 b/j), de compléter en mars 2023 : « La production américaine de pétrole aura atteint son pic d’ici 2030 ». L’agence de presse américaine Bloomberg, quant à elle, résumait ainsi la situation : « Le spectre du pic pétrolier qui hantait les marchés mondiaux de l'énergie au cours de la première décennie du XXIe siècle refait à nouveau surface ».

Un risque de déclin rapide à ne pas négliger

Les derniers chiffres de l’activité des forages pétroliers aux États-Unis (nécessaire pour maintenir la production) semblent en effet confirmer que l’âge d’or du pétrole de schiste est terminé. Le nombre d’appareils de forage actifs est en recul de 6 % depuis décembre 2022.

Même si ce déclin est encore modeste et est en partie compensé par une hausse de la productivité des nouveaux puits, la durée de ce ralentissement interroge sur la capacité de rebond de la production de pétrole de schiste. Dans le passé, les déclins d’activité de forage se sont toujours accompagnés d’une baisse de la production à plus ou moins brève échéance, comme l’illustre le graphique ci-dessous.

Si l’extraction pétrolière aux États-Unis venait à ralentir durablement, outre le bénéfice important qu’en retirerait le climat, l’Europe – à cause de ses récents choix géostratégiques – se retrouverait soudain face à une nouvelle crise de ses approvisionnements en énergie, qui s’ajouterait à la crise gazière et à la crise électrique toujours en cours à l’heure actuelle (le gouvernement a prolongé le bouclier tarifaire jusqu’en 2025).

La recherche de nouveaux fournisseurs à même de prendre le relais en cas de défaillance américaine, mais aussi et surtout la diminution de notre dépendance aux carburants fossiles, doivent rapidement apparaître aux décideurs européens comme une priorité. L’accumulation des signaux d’alerte rend cette hypothèse trop sérieuse pour l’ignorer encore davantage.

Photo d'ouverture : Popel Arseniy - @Shutterstock