« Françafrique » est aujourd’hui le nom d’un scandale, celui du pillage des ressources naturelles et géopolitiques du continent africain, par notre pays, soi-disant « patrie des droits de l’homme ».
Abonnement Élucid
Podcast La synthèse audio
Dans La Françafrique (1998), François-Xavier Verschave entreprend de dénoncer les réseaux, presque mafieux, qui servent à garantir les intérêts d’une minorité de dirigeants africains et français et de quelques grandes entreprises en Afrique. Regorgeant d’exemples effrayants sur les exactions françaises, l’ouvrage constitue un témoignage poignant de ce qu’était la Françafrique à la fin des années 1990.
Ce qu’il faut retenir :
Le système de l’Aide publique au développement (APD) est sciemment obscur, cachant un « système “confusionnel”, confus et fusionnel, que nous commençons d’appeler la Françafrique ». Les dirigeants africains, alliés de la France, et les décideurs politiques parisiens se partagent les fonds initialement destinés aux populations africaines.
Depuis sa création dans les années 1950, le réseau mis en place par Jacques Foccart, proche collaborateur du général de Gaulle, a été le canal d’un nombre démesuré de crimes en Afrique (assassinats de chefs d’État africains, corruption, manipulation des différentes ethnies, financement de guerres civiles, etc.)
Outre la criminalisation des pouvoirs africains, qui sont de plus en plus soumis aux contestations, le foccartisme a engendré de nombreux réseaux concurrents dont les intérêts entrent fréquemment en collision. Malgré cette fragilité, la Françafrique perdure, empêchant le développement d’un véritable débat public dans les pays africains nouvellement indépendants.
Biographie de l’auteur
François-Xavier Verschave (1945-2005) est un économiste français, surtout connu pour son activité militante zélée en faveur des pays africains. Il a créé en 1984 l’association Survie, dont il assurera la présidence jusqu’en 1995, avec pour objectif de dénoncer toutes les formes d’intervention néocoloniale française en Afrique. Militant chevronné, il a organisé des réunions publiques, fait signer des pétitions, publié des articles dans la presse, etc.
Il a, en outre, écrit de nombreux ouvrages sur la question, dont La Françafrique (1998) et Noir silence (2000), ouvrage pour lequel il sera attaqué en justice pour offense à chefs d’État étrangers. Il ne sera toutefois pas condamné, le tribunal considérant qu’il y avait absence « d’intention délictueuse ».
Avertissement : Ce document est une synthèse de l’ouvrage de référence susvisé, réalisé par les équipes d’Élucid ; il a vocation à retranscrire les grandes idées de cet ouvrage et n’a pas pour finalité de reproduire son contenu. Pour approfondir vos connaissances sur ce sujet, nous vous invitons à acheter l’ouvrage de référence chez votre libraire. La couverture, les images, le titre et autres informations relatives à l’ouvrage de référence susvisé restent la propriété de son éditeur.
Plan de l’ouvrage
I. Emporté vers l’inimaginable…
II. Criminelle Françafrique
III. Ruineux foccartisme
Une défoccartisation est-elle possible ?
Synthèse de l’ouvrage
I. Emporté vers l’inimaginable…
Lorsque la France découvre les atrocités du génocide rwandais en 1994, les responsables français restent impassibles, pourtant, « la complicité française dans le génocide […] ne fait pas de doute, hors de l’Hexagone ». Ce phénomène d’occultation du crime trouve sa source dans une sorte d’instinct de conservation, en vertu duquel nous détournons notre attention pour se plonger dans « l’illusion réconfortante que l’homme ne serait pas capable de commettre le mal absolu ».
Cependant, dans le cas français, d’autres motifs aggravent cette réaction. Pour ne pas faire face à la culpabilité trop grande et à la mauvaise conscience, nos dirigeants ont fini par avoir une « conscience à éclipses », qui se dédouble : alors qu’en Europe, ils prônent un discours sur la grandeur de la France, patrie des droits de l’homme, « là-bas », ils s’autorisent les pires immoralités. Dans leur esprit, « l’Afrique, c’est autre chose ». Or, « sortir du mensonge est une aventure. Et c’est celle que [raconte] ce livre ».
En France, cette aventure a commencé dans les années 1980, avec la campagne Survie. Cette opération débute par l’initiative de trois hommes – Adolfo Perez Esquivel, Prix Nobel argentin, Jean Fabre, ingénieur français, et Marco Panella, fondateur du Parti radical italien – qui font signer par un certain nombre de Prix Nobel, un Manifeste-appel pour l’extermination de la faim dans le monde. Une campagne nommée Survie est alors lancée en Belgique et en Italie, pour demander le vote de lois garantissant des fonds pour la lutte contre la faim dans le monde. Après la réussite des campagnes belges et italiennes, la campagne Survie française commence en 1983 et s’organise rapidement en association autonome, avec pour objectif l’adoption d’une « loi pour la survie et le développement ».
Cette campagne donne lieu à la mobilisation de plus de 8000 maires et de près de 60 % des parlementaires, qui signent tous un appel au Président de la République, lui demandant de « faire de la lutte contre les causes de la famine une priorité nationale ». Cependant, qu’il s’agisse de la fameuse « Marche des maires » vers Paris en 1985, ou du projet de loi élaboré par les députés des grands groupes de l’Assemblée en 1987, les échecs s’accumulaient et le gouvernement restait impassible.
Cela confirmait, pour les militants de Survie, une intuition inquiétante : la « loi Survie » était irréalisable parce qu’elle « [dérangeait] l’opacité instituée, elle [gênait] des intérêts depuis longtemps établis, des connexions politico-affairistes déguisées en “intérêt de la France” ». Autrement dit, on découvrait l’existence d’un « système “confusionnel”, confus et fusionnel, que nous commençons d’appeler la Françafrique ».
Le système de l’aide au développement était en effet profondément corrompu ; particulièrement par le biais de différents dispositifs. Les aides hors projet, par exemple, fonctionnent selon un mécanisme simple : une aide en billets CFA était débloquée pour un pays, mais, au moment où la somme était versée, le magot était partagé entre le(s) dirigeant(s) du pays qui en bénéficiai(en)t et le décideur politique parisien. Le dispositif de l’aide-projet est plus discret. Il consiste à élaborer un projet « d’aide » sous forme de fournitures ou de grand contrat d’équipement, en faisant intervenir, outre les décideurs politiques français et africains, une entreprise française bénéficiant de la commande. Ainsi, sont décidés des projets de construction d’universités sans étudiants, de central téléphonique sans réseau, ou encore d’hôpitaux, d’instituts technologiques, etc. « dont le coût d’entretien excède le budget de la Santé, de l’Éducation ou de la Communication du pays ».
En somme, on peut reprendre la fameuse formule du comédien José Arthur : « l’aide au développement consiste à prendre l’argent des pauvres des pays riches pour le donner aux riches des pays pauvres », en y ajoutant : « […] parce que ces riches des pays pauvres en rendent une bonne part aux riches des pays riches, qui organisent l’opération ».
La source de la déliquescence des relations franco-africaines est bien connue : mise en place en 1958 par le plus proche collaborateur du général de Gaulle, Jacques Foccart, on lui donne le nom de « foccartisme ».
II. Criminelle Françafrique
Depuis que le RPF lui a confié la gestion des affaires franco-africaines en 1947, Jacques Foccart s’est appliqué à tisser ses réseaux gaullistes en Afrique. Il entretient des rapports intimes avec de nombreux cadres africains et, élu en 1950 à l’assemblée de l’Union française (organisation rassemblant les différents territoires sous influence française), il utilise l’institution pour renforcer ses réseaux. Il est également le premier destinataire du rapport quotidien du Sdece (Service de documentation extérieure et de contre-espionnage, principal service secret français, rebaptisé DGSE en 1982).
Le réseau foccartien, couplé aux autres réseaux et lobbies qu’il a engendrés (réseau Pasqua, réseau Elf, etc.), a défendu ses intérêts dans toute l’Afrique subsaharienne, toujours au détriment des populations et du développement de la démocratie et au profit des pires crimes. Nous en donnerons quelques exemples.
Le Cameroun, d’abord sous la coupe de l’Empire allemand, est placé par la Société des Nations sous un double mandat français et britannique. Rapidement, se développent dans le pays des mouvements réclamant l’unification des deux territoires sous tutelle pour constituer un État camerounais. En 1948, Ruben Um Nyobé crée l’Union des populations du Cameroun (UPC) qui connaît un succès important en pays bamiléké. Or, sous l’effet d’une forte poussée démographique, la population bamilékée a émigré en masse dans le reste du pays, particulièrement vers le port de Douala. Cette expansion effraie le reste de la population, craignant l’avènement d’un impérialisme bamiléké – sentiment dont se serviront les réseaux foccartiens, représentés par la SFIO et le MRP camerounais, pour attaquer l’UPC.
Ainsi, les deux partis s’appuient sur les structures conservatrices du pays et les ethnies particulièrement sensibles à l’épouvantail bamiléké pour former un Bloc politique uni qui, grâce à un corps électoral restreint et à une fraude systématique, devance l’UPC aux élections de 1951 et 1952. Dégoûté par les procédés électoraux, Um Nyobé refuse la voie démocratique. En réaction, l’UPC est interdite et un mandat d’arrêt contre lui est lancé, pour atteinte à la sûreté de l’État. « Une seule issue est laissée aux indépendantistes : le maquis ».
Les troupes françaises lancent de nombreuses offensives contre les maquisards, jusqu’à l’assassinat de Ruben Um Nyobé dans son repaire le 13 septembre 1957. Cependant, la France est, à l’époque, empêtrée en Algérie et doit trouver une solution rapide au problème camerounais. Ainsi, afin de « couper l’herbe sous les pieds de l’UPC », elle accorde en 1960 l’indépendance au Cameroun, mais une indépendance seulement fictive. Le nouveau chef du gouvernement de Yaoundé, Ahmadou Ahidjo, expose ainsi son programme : « C’est avec la France que, une fois émancipé, le Cameroun souhaite lier son destin pour voguer de concert sur les mers souvent houleuses du monde d’aujourd’hui ». L’UPC, dirigée par le successeur d’Um Nyobé, le médecin Félix Moumié, s’oppose à cette mascarade. Ses membres gagnent les montagnes du pays bamiléké et forment l’Armée de libération nationale kamerunaise (ALNK). Ahidjo s’attribue alors les pleins pouvoirs, mais s’en remet surtout à la métropole.
Informé par la filiale camerounaise du Sdece, le Sédoc, Jacques Foccart entreprend d’écraser ce qu’il appelle les « bandes rebelles ». Il expédie au Cameroun une « véritable armée » : « cinq bataillons, un escadron blindé, des chasseurs bombardiers T 26 ». De l’utilisation du napalm jusqu’au recours à des techniques de torture barbares, la lutte antiguérilla menée par les commandos coloniaux est d’une brutalité inouïe. En 1960, Félix Moumié est assassiné, empoisonné au thallium par un des agents du Sdece ; le mouvement est alors scindé en deux, entre Abel Kingue, en exil au Ghana, et Ernest Ouandié, dans le maquis. La fragilité du mouvement permet son écrasement total, c’est-à-dire la destruction de ses deux branches, à la fin des années 1970.
Le Togo a obtenu son indépendance un peu plus tôt que le Cameroun, en 1958. Les élections portent alors au pouvoir l’Union nationale togolaise, dirigée par Sylvanus Olympio, « militant chevronné de l’émancipation africaine ». Diplômé de la London School of Economics, Olympio travaille alors sans relâche au développement de son pays et, avec l’avènement de la jeune démocratie togolaise, il n’éprouve pas le besoin d’une protection particulière… à tort. Le 12 janvier 1963, sous la direction de l’ambassadeur de France à Lomé, Henri Mazoyer, un commando dirigé par Étienne Gnassingbe Eyadéma est chargé d’exécuter le chef d’État. Alors que la quasi-totalité des ministres a été arrêtée et conduite au camp de Tokoin, Eyadéma ordonne que l’on abatte Olympio, qui s’était alors réfugié sur le parking de l’ambassade américaine.
« Ce meurtre fondateur, le premier chef d’État de l’ex-Empire français, fera du sergent Eyadéma l’indéboulonnable Président-dictateur général de son pays, après quelques péripéties. Mais aussi un maréchal en Françafrique – la nébuleuse des réseaux franco-africains ». Le beau-frère et rival d’Olympio, Nicolas Grunitzky, obtient alors la Présidence du pays et remercie ses « amis » français qui sont, selon ses termes « les promoteurs du coup d’État » : « une désignation en forme d’aveu ! ». Trop faible cependant, il sera renversé par Eyadéma au début de l’année 1967.
Au cœur de ce complot, outre l’ambassadeur Mazoyer, on trouve également le commandant Maîtrier, chef de la gendarmerie nationale du pays et conseiller du Président pour les affaires de sécurité. Or, Maîtrier et Mazoyer n’ont pas été nommés à ces postes par hasard : « Foccart avait une voix prépondérante dans le choix du personnel de décision à affecter en Afrique ». En outre, l’armée française entretient des liens forts avec les armées africaines qu’elle a formées, entraînées et équipées.
Le crime d’Olympio, qu’il a payé de sa vie, était d’avoir voulu une indépendance véritable pour son pays. Il s’était rapproché de l’Allemagne et de la Grande-Bretagne pour s’émanciper de l’influence française et souhaitait, entre autres, sortir de la zone Franc, au profit d’une monnaie qu’il espérait gagée sur le Deutschemark. Sa mort a marqué la fin de ce projet.
Les assassinats organisés par la Françafrique ne sont pas rares et l’un des exemples les plus frappants de son influence délétère est celui du Tchad. Depuis son indépendance en 1961, le pays est dirigé par François Tombalbaye, qui est intimement lié aux réseaux foccartiens. Ce dernier est inquiété par une autre personnalité tchadienne, le médecin Outel Bono. Marié à une Française, ce dernier termine des études de médecine à Toulouse. Membre de la FEANF (Fédération des étudiants d’Afrique noire en France), « où fermente un anticolonialisme panafricain », il critique énergiquement le processus d’indépendance de son pays.
En outre, il est ouvertement communiste, ayant milité de 1956 à 1962 au Parti africain de l’indépendance (PAI), apparenté au Parti communiste français. Tombalbaye, craignant le retour de Bono au pays, décide de « neutraliser cette forte personnalité en la dotant d’un portefeuille ministériel ». Bono et d’autres jeunes diplômés sont invités à proposer un plan de réforme pour le parti unique, le PPT (Parti progressiste tchadien). Mais, la collaboration avec Tombalbaye tourne au vinaigre ; le groupe d’étudiants est dissout et Outel Bono retourne à ses malades. « Mais il ne se passe pas un mois avant que ne lui soit facturée son inflexible liberté ». Il est arrêté par un commissaire de police français en mars 1963, accusé de complot contre la sécurité extérieure de l’État et de tentative d’assassinat du chef de l’État.
Grâce à une campagne de soutien en France, animée par son avocat et relayée par L’Humanité et d’autres organisations, il échappe à la peine capitale et est condamné à la prison à vie. Sa femme, Nadine, œuvre toutefois pour la libération de son mari et obtient, en 1965, qu’il soit libéré pour reprendre son activité de médecin. Bono finit par accepter, en 1968, le poste de directeur de la Santé que lui proposait Tombalbaye. Cependant, les élections présidentielles se rapprochent et sa popularité s’accroît ; aussi, il est à nouveau arrêté pour offense au chef d’État, après s’être exprimé sur la question de la culture du coton, pivot de l’économie néocoloniale. Pour lui faire passer l’envie de se présenter aux présidentielles, il est condamné à cinq ans de prison, mais, les populations se mobilisent en sa faveur et Bono est rapidement libéré, puis reprend son poste de directeur de la Santé.
C’est alors qu’interviennent les réseaux foccartiens. En 1973, Bono est contacté par le directeur de la Banque de développement du Tchad, Djiguimbaye. Franc-maçon affilié à la Grande Loge nationale française (GLNF), Djiguimbaye le présente à un « frère », Henri Bayonne, ancien commandant de l’armée de l’air qui est en réalité un officier des services secrets. Ce dernier surveille de près les activités d’Outel Bono, qui réside, à ce moment, en France. Lorsque Bono fait circuler des exemplaires du manifeste du nouveau mouvement qu’il a créé, le Mouvement démocratique de rénovation tchadienne, il est assassiné à Paris, dans sa voiture.
L’assassinat ayant eu lieu sur le sol français, ce sont les juridictions françaises qui sont chargées de traiter l’affaire. Rapidement, la police parvient à isoler un suspect, Jacques Bocquel, manifestement lié au réseau foccartien. Cependant, six ans après les faits, le tribunal rend un non-lieu et la Cour de cassation, saisie par la femme de Bono, conclut au rejet du pourvoi alors même que le procureur produit un réquisitoire qui convainc de la culpabilité de Bocquel. Autrement dit, le système Foccart est parvenu à se protéger.
Un autre crime de la Françafrique, l’un des plus connus, a lieu au Nigeria. En 1967, le pays était rongé par les luttes de pouvoir, qui dégénéraient en pogroms interethniques. Profitant de l’instabilité, le lieutenant-colonel Odumegu Ojukwu décide de la sécession de sa région d’origine au sud-est du pays, le Biafra. Sans surprise, le Biafra étant la principale zone de production pétrolière du pays (alors sixième producteur mondial, avant l’Algérie et la Libye), l’évènement intéresse l’entreprise Elf, « filiale pétrolière des services secrets foccartisés ». Créée en 1965 sur l’initiative de de Gaulle, Elf a été conçue comme un service secret moderne, « à vocation économico-politique et, à l’occasion, cryptomilitaire » ; tout en servant d’outil d’influence, elle fournissait nombre d’informations à la métropole sur la situation du continent africain. Par ailleurs, on craignait que le Nigeria anglophone, par sa taille, exerce une forme d’impérialisme sur le reste de l’Afrique francophone. Pour Foccart, « le Nigeria était un pays démesuré par rapport à ceux que nous connaissions bien et qui faisait planer sur ceux-ci une ombre inquiétante ».
En conséquence, la France, avec l’aide de son grand allié, l’Ivoirien Félix Houphouët, offrit son soutien aux troupes sécessionniste ; la guerre civile, qui était en passe d’être gagnée par le gouvernement nigérian, se prolongea pendant trente mois, faisant deux à trois millions de morts. En plus des mercenaires, des armes et des fonds secrets fournis par les réseaux franco-africains, de Gaulle demande à Elf de verser à Ojukwu les redevances dues au Nigeria pour le pétrole extrait en zone biafraise. Cette aide est à peine cachée : on signale, selon le Canard enchaîné, la présence au Biafra de « conseillers » européens, « qui ressemblent à s’y méprendre à des barbouzes français dépendant de Jacques Foccart ».
Cette politique africaine gaulliste est en plein accord avec l’esprit qui avait porté le général au pouvoir. C’était « l’époque de la bombe atomique, du nucléaire civil, de la sortie de l’OTAN, du « non » à l’entrée de la Grande-Bretagne dans l’Europe, etc. ». Non seulement l’Afrique était une ressource stratégique décisive dans ce conflit, mais elle était également le lieu de l’expression de l’hostilité française vis-à-vis des Anglo-saxons, qui était alors « plus obsédante que le péril rouge ».
Cette lutte contre l’influence anglo-saxonne fut poursuivie au Liberia, en l’occurrence, contre les Américains. L’État libérien, seul pays africain avec l’Éthiopie à n’avoir jamais été officiellement colonisé, a été créé en 1822 lorsque des Noirs affranchis venus d’Amérique occupèrent le territoire, « cherchant à faire de la “côte des Graines” un pays où la liberté serait exemplaire : le “Liberia” ». Cette colonisation (car il s’agit bien de cela) engendra un clivage fort entre les descendants des affranchis américains et les populations natives. Cette tension permit au futur dictateur Charles Taylor de renverser le dictateur alors en place, Samuel Doe.
Charles Taylor avait occupé des fonctions administratives importantes sous le régime de Doe ; cependant, il fut accusé d’avoir détourné près de 900 000 dollars et contraint à l’exil. Sous le coup d’un mandat d’arrêt international émis par le Liberia, il est arrêté aux États-Unis, mais parvient à s’échapper. Il s’exile alors en Côte-d’Ivoire, pays ami de la France, et se lie d’amitié avec le président d’un autre pays allié à la France, le burkinabé Blaise Compaoré. C’est depuis la Côte-d’Ivoire qu’il lance sa première attaque, en 1989, et parvient à conquérir la moitié orientale du pays, frontalière de la Côte-d’Ivoire. Une guerre civile sanglante commence alors, avec d’un côté Taylor, soutenu par la Côte-d’Ivoire et la France et, de l’autre, les forces libériennes, soutenues par une force militaire formée par la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO).
La guerre dure six ans, au bout desquels, une « paix à l’usure » est négociée. « Les Libériens sont tellement las de la guerre que le 19 juillet 1997, lors du scrutin consécutif à l’accord de paix, ils élisent président leur principal bourreau – le seul candidat, d’ailleurs, à avoir vraiment les moyens de faire campagne ».
La victoire de Taylor est, sans surprise, largement due à l’intervention française, par l’intermédiaire de la Côte-d’Ivoire. « La Côte-d’Ivoire d’Houphouët, puis de Konan Bédié, a constitué durant toute la guerre le sanctuaire du NFPL de Taylor ». Le frère de Taylor était d’ailleurs installé en Côte-d’Ivoire et, Taylor s’y rendait régulièrement pour rencontrer les officiels du pays qui lui fournissait tout l’appui médiatique et diplomatique possible. L’intervention française se fit par le biais de la Sucden (Sucres et denrées). En effet, la veille du déclenchement de l’insurrection de Taylor, la Caisse centrale de coopération économique accorde un prêt à la Caistab ivoirienne, organisme de stabilisation des cours du cacao, pour permettre à la Sucden de boucler une transaction sur le cacao ivoirien. Or, 195 millions de dollars de ces fonds publics ont disparu. «Cette injection massive d’argent frais dans les circuits franco-ivoiriens au moment de l’attaque contre le Liberia montre que les rouages sont graissés à point nommé ».
Ces soutiens permettent à Taylor d’installer un gouvernement provisoire à Gbarnga, au centre du Liberia. Ce gouvernement, qui n’administre pas grand-chose, permet surtout de contrôler l’aéroport international de Robertsfield, le port en eau profonde de Buchanan, la frontière ivoirienne et une partie de la frontière guinéenne. Le régime de Taylor autorise également les exportations des minerais des monts Nimba avec pour clients, entre autres, la Sollac, filiale du groupe sidérurgique français Usinor.
III. Ruineux foccartisme
Le 15 mars 1997, à Kisangani, les troupes de l’Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo (AFDL), dirigée par Laurent-Désiré Kabila, triomphent sur les forces zaïroises pro-Mobutu, soutenues par les Français. Pour la première fois, les mercenaires ont été vaincus par des Africains. On peut alors se demander si « Kisangani sera au néocolonialisme de la France, ce que Diên Biên Phu fut à son colonialisme : le commencement de la fin ».
En outre, quelques jours après Kisangani, le 17 mars 1997, Jacques Foccart s’éteint. Le « système transfusionnel des relations franco-africaines », dont il était la clef de voûte, disparaîtra-t-il avec lui ?
Les réseaux de la Françafrique présentent en effet des faiblesses notables. D’une part, le système clientéliste ainsi conçu était fortement patrimonialiste, mêlant intérêts publics et privés dans l’exploitation des rentes issues des matières premières (agricoles et minières) et de l’aide publique au développement. La corruption profonde qui en résultait a cependant fragilisé les fondations des régimes africains, en créant les fortunes inouïes des Houphouët, Eyadéma ou autres Mobutu. Ainsi, avec la chute du cours des matières premières et les inévitables ajustements structurels, les conditions de vie des populations se dégradent, rendant les inégalités entre elles et les milliardaires au pouvoir insupportables. Les pouvoirs en place furent forcés, pour éviter le renversement, d’opter pour « un repli clanique de type mafieux, s’appuyant sur des gardes présidentielles et des milices, populaires ou clandestines, à caractère ethnique ». En somme, « en période d’abondance, les miettes du gâteau nourrissaient tout le monde ; avec la crise, les luttes politiques, se distinguant de moins en moins de la course à la rente, sont devenues des luttes au couteau ».
Parallèlement à cette criminalisation des pouvoirs africains, la corruption, cette fois du côté des dirigeants français, a conduit à l’éclatement du système pyramidal foccartien. Entre autres, le familialisme qui caractérise ce système – comme l’illustre parfaitement la nomination des fils Pasqua et Mitterrand à des postes décisifs – a permis le développement de réseaux concurrents (réseaux Mitterrand et Pasqua, réseaux militaires, réseaux Elf et autres grandes entreprises, etc.). « Les microstratégies de tous ces groupes s’enchevêtrent. Désordonnées, leurs manœuvres tactiques entrent fréquemment en collision ». Ainsi, les différentes actions de ses réseaux n’étant plus coordonnées et centralisées par l’Élysée, ils ont cessé d’être au service des intérêts de la France pour n’être qu’à leur propre service.
Malgré ses faiblesses, le réseau foccartien perdure, même après la mort de son créateur. « La guerre civile au Congo-Brazzaville, de juin à octobre 1997, et la victoire par KO de l’ancien président Denis Sassou Nguesso sont un bon indice de la vitalité persistante de l’hydre françafricaine après la mort de Foccart, et des plongées qu’elle opère ». En effet, au Congo, depuis le renversement du dictateur Sassou Nguesso et l’élection à la Présidence de Pascal Lissouba en 1992, les deux hommes se battent, par les armes ou dans les urnes.
La France a d’abord affiché une apparente neutralité, mais, sous ces aires d’impartialité, la Françafrique marque rapidement sa préférence pour « son vieil affilié Sassou Nguesso ». Ainsi, les troupes de Nguesso bénéficient de livraisons de munitions et d’autres denrées militaires ; la PME française Geolink procure également à Nguesso une centaine de mercenaires ; et, le tandem Chirac-Bongo se mobilise sur la scène diplomatique contre le président élu Lissouba. « Ainsi, sous une neutralité de façade, une Françafrique branchée sur le bureau présidentiel se range aux côtés de l’une des factions qui déchirent le Congo ».
Mais, cette vitalité n’efface pas les défauts du système françafricain. Pour mieux comprendre la crise à laquelle nous faisons face, « les travaux de Ferdinand (Fernand) Braudel fournissent à cet égard comme une architecture ou un atlas ». L’historien français avait élaboré une analyse de l’économie comme une construction d’un édifice à trois étages : au rez-de-chaussée, on trouve l’économie de subsistance, qui a pendant longtemps était l’unique niveau de l’humanité ; au premier étage (étage central), les échanges « à vue humaine » constituent l’économie de marché local ; et, au second étage (étage supérieur), c’est le règne de la macro-économie, rassemblant les échanges entre les différentes économies-mondes. Or, la période récente est caractérisée par le triomphe de ce dernier étage, et le désintérêt pour les deux étages inférieurs qui lui servent pourtant de fondation.
Cette analyse a des implications politiques évidentes. L’occultation du rôle fondateur des étages inférieurs a conduit à négliger leur importance en matière de contre-pouvoir, excluant ainsi une part croissante de la population de la vie politique, particulièrement concernant le niveau intermédiaire. En effet, « seule l’ampleur du tissu intermédiaire peut empêcher les délires économiques et politiques. C’est à ce niveau (petites et moyennes unités de production, coopératives, collectivités territoriales, mutuelles, associations, groupes humains les plus divers) que s’ancre une certaine vérité des relations sociales, que se pratique le débat public, que peut se décrypter le double langage dont l’étage supérieur est forcément handicapé ».
C’est précisément l’effet qu’a eu l’institution de la Ve République. L’étage central du débat public a été court-circuité, ce qui a permis à un Jacques Foccart d’investir le niveau supérieur, s’émancipant des limites qu’impose le tissu intermédiaire. En Afrique, l’absence de débat public et l’accaparement de l’État par une minorité ont conduit les populations à se tourner vers la solidarité familiale, au niveau inférieur, alors que, pour obtenir une véritable indépendance, il aurait fallu se concentrer sur les étages de l’échange et de l’État.
« Sortir du foccartisme renvoie donc à une option politique fondamentale : privilégier l’étage central social et ses règles du jeu, pour empêcher les courts-circuits et en disqualifier la pratique ».
Conclusion : Une défoccartisation est-elle possible ?
L’arrivée d’un nouveau gouvernement de gauche en juin 1997, avec une cohabitation entre le Premier ministre socialiste Lionel Jospin et le Président de droite Jacques Chirac, avait laissé espérer une évolution des relations franco-africaines. Cependant, c’était oublié deux pseudoévidences que partageait l’ensemble de la classe politique : « la présence militaire française en Afrique et la nécessité pour la France d’y entretenir des protectorats pétroliers ». Ainsi, dans la Ve République, une place privilégiée est réservée à l’armée et à Elf : « installées au cœur du régime, elles détiennent le monopole de l’information des gouvernants sur l’Afrique subsaharienne ». Ainsi, malgré les espoirs, dès le mois de juillet 1997, Elf et l’armée parvinrent à faire avaliser par le gouvernement de gauche leurs options stratégiques dans plusieurs pays africains.
« Tel est le scandale auquel les citoyens français ont laissé s’accoutumer leur “monarchie républicaine”. Tel est celui que, pour leur propre dignité, ils devraient se hâter de faire cesser, par l’information et l’interpellation. Avec le concours des citoyens africains et européens. »
Si cet appel aux citoyens peut sembler à certains dérisoire, il est malheureusement notre seule voie, « tant les forces politiques semblent dominées par les rapports de force à court terme, les habitudes acquises et l’accumulation des crimes d’État ».
*
Vous avez aimé cette synthèse ? Vous adorerez l’ouvrage ! Achetez-le chez un libraire !
Et pour découvrir nos autres synthèses d'ouvrage, cliquez ICI
Cet article est gratuit grâce aux contributions des abonnés !
Pour nous soutenir et avoir accès à tous les contenus, c'est par ici :
S’abonner
Accès illimité au site à partir de 1€
Déjà abonné ? Connectez-vous
1 commentaire
Devenez abonné !
Vous souhaitez pouvoir commenter nos articles et échanger avec notre communauté de lecteurs ? Abonnez-vous pour accéder à cette fonctionnalité.
S'abonner