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Entamées au cœur de l’été, les discussions autour du projet de budget pour l’Union européenne promettent de tourner à la foire d’empoigne, avec une Allemagne déterminée à le revoir drastiquement à la baisse. Pendant ce temps, Bruno Le Maire se livre à une tentative tout à fait insensée de refonte générale du projet européiste, au moment même où l’espace Schengen est confronté à une crise qui accélère sa remise en cause. Dernières nouvelles de Bruxelles.

Article Politique
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Par Éric Juillot
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Le projet de budget de l’Union européenne pour la période 2028-2034 promet des débats d’une intensité inédite. Si les discussions entre États à ce sujet ont par le passé souvent suscité de vives tensions entre eux ou avec la Commission, les propos tenus récemment par le chancelier allemand témoignent, dans ce domaine comme dans quelques autres, du « changement d’époque » dans lequel les élites allemandes estiment devoir engager leur pays.

Budget européen, une révolte allemande

Face au projet de la Commission, qui propose, il est vrai, une augmentation vertigineuse du budget communautaire (de +60 %, pour atteindre 2 000 milliards d’euros), Friedrich Merz a en effet annoncé d’emblée qu’il n’en était pas question et qu’à l’inverse, l’UE devrait accepter des coupes de plusieurs centaines de milliards dans tous ses domaines de compétence, accompagnées d’une réduction substantielle de la technocratie bruxelloise. Une ambition aussi ouvertement hostile à l’idée d’une intégration européenne accrue n’étonnerait guère venant de Varsovie ou de Budapest. Dans la bouche d’un dirigeant allemand, issu d’une formation – la CDU – historiquement acquise à la construction européenne, elle a de quoi surprendre.

En fait, elle témoigne en profondeur de l’épuisement de la dynamique européiste, dont la domination idéologique, vieille de plusieurs décennies, touche à sa fin. La nouvelle position de l’Allemagne vis-à-vis du projet européiste montre que le cœur de ce dernier est désormais touché, puisque la première puissance économique de l’UE, pilier depuis 1957 de la construction européenne, exprime ouvertement l’idée qu’il ne faut pas aller plus loin, et que le temps est peut-être même venu d’engager un démontage partiel de l’acquis.

Les éléments contingents – tels que la redécouverte par les États européens des questions géostratégiques – jouent un rôle dans cette remise en cause, en reléguant l’UE au rang de sujet secondaire. À mesure que l’Histoire se remet en marche, les États et les peuples sortent de leur torpeur ;  le temps où ils remettaient des pans entiers de leur pouvoir et de leur destinée respectifs à une technocratie hors sol est révolu.

Mais par-delà ces éléments conjoncturels, la dynamique de délitement du projet européiste trouve prosaïquement sa source dans sa longévité et dans ses échecs et impasses constitutifs. Dans sa longévité, car il a animé l’esprit des élites dirigeantes depuis plusieurs décennies. Assimilable en cela au mouvement des idées qui ont précédemment façonné un horizon de pensée à caractère programmatique (on songe par exemple au colonialisme qui l’a précédé), il est inévitable, quoi qu’en pensent ses thuriféraires, qu’il ait une fin aussi clairement qu’il a eu un début. La ferveur des premiers temps, la conviction de ceux qui ont suivi, se résolvent inévitablement dans la perte de sens et le détachement qui caractérisent la génération suivante. D’autant qu’aucun des espoirs placés initialement dans le projet ne s’est réellement concrétisé. Quiconque en fait le bilan objectif ne peut que constater un échec multiforme, les inconvénients de chaque acquis l’emportant parfois nettement sur les avantages que l’on en attendait. Ce constat est désormais si évident que certains grands organes de presse, expression conformiste de l’idéologie dominante, le partagent ouvertement.

L’Allemagne, donc, se désengage de plus en plus ouvertement du projet européiste. Son rejet de la proposition de budget concoctée par la Commission a trouvé un écho dans cinq pays qui s’alignent officiellement sur la position allemande. Face à eux, la France d’Emmanuel Macron campe une énième fois sur sa proposition d’un emprunt commun, d’une dette à l’échelle communautaire pour financer une large part de ce budget. Il y a dans cette revendication une dimension rituelle – c’est une antienne vieille de plus de quinze ans – et de pur affichage. Paris sait pertinemment qu’elle n’a aucune chance d’être adoptée, mais sa posture permet au chef de l’État de camper en vaillant défenseur de la construction européenne face aux vents mauvais qui la menacent de délitement. S’il fallait une nouvelle preuve que le macronisme même finissant est dans son essence, par-delà les subterfuges de la communication, passéiste et conservateur, la voici.

Détruire l’Union européenne pour mieux la sauver ?

Cela peut paraître étonnant, mais tel semble être le projet de Bruno Le Maire. L’ancien ministre de l’Économie s’est rappelé récemment au bon souvenir des citoyens en faisant connaître son projet pour « l’Europe ». Conscient de l’échec et de l’impasse de l’UE sous sa forme actuelle, il propose de la revitaliser en constituant en son cœur un noyau de six États qui formerait une « fédération d’États-nations » – selon l’oxymore consacré – attendue fiévreusement et depuis des décennies dans les milieux européistes.

La France, l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, les Pays-Bas et la Pologne. Ces six États devraient donc se doter d’une « constitution adoptée par les peuples » et d’une capitale. Ils mettraient en œuvre une politique économique et financière commune et réaliseraient ensemble de grands projets tels que, par exemple, un équivalent européen de Google…

Le projet de Bruno Le Maire a pour point de départ une forme de lucidité désenchantée, puisqu’il dénonce à juste titre « le monstre technocratique que la Commission européenne est devenue » ainsi que « la chimère dangereuse du libre commerce ». Pour le reste, son propos est tellement éloigné du réel qu'on peut le qualifier sans aucune hésitation de pure fantasmagorie.

D’abord, les bénéfices attendus d’une telle fédération apparaissent bien minces, et s’inscrivent dans la droite ligne de ce que l’UE prétend faire de longue date. Ensuite, l’existence même de cette fédération, si elle venait à voir le jour, soulèverait toutes sortes de problèmes insolubles qui détruiraient l’UE encore plus vite qu’elle ne s’autodétruit actuellement. Il serait en effet impossible de concevoir une articulation fonctionnelle entre cette fédération et les 21 autres États membres de l’UE. Quid du droit européen ? De la participation des six États fédérés au budget de l’UE ? Quel statut pour les citoyens et les entreprises communautaires sur le sol de ces six États ? Quid de la politique étrangère et de sécurité commune ? Etc. On ne peut pas prétendre casser le pouvoir de la technocratie bruxelloise en aggravant dans des proportions monstrueuses la complexité institutionnelle de l’Europe. Un tel projet est tout simplement insensé. Il est également arbitraire : pourquoi six États plutôt que quatre ou douze et pourquoi ceux-là ?

Enfin, ce projet arrive à contretemps, comme un symbole parmi d’autres d’une époque qui s’achève. Il est exclu en effet, compte tenu de la modification en cours du paysage électoral dans tous les pays concernés, que les peuples acceptent de renoncer davantage encore à leur souveraineté qu’ils ne le font déjà dans le cadre de l’UE existante. C’est évidemment vrai des Polonais, qui prennent au sérieux la question de la souveraineté pour des raisons historiques aussi évidentes que recevables, et ce sera de plus en plus le cas des Allemands et des Français qui se ressaisissent de ce concept après des décennies d’insouciance débilitante.

Le projet de Bruno Le Maire, outre qu’il expose ce dernier à un ridicule certain, n’est en conséquence rien de plus qu’une tentative désespérée et illusoire de sauver de la débâcle un projet européiste auquel les élites dont il fait partie auront beaucoup sacrifié en vain.

Schengen en sursis

La crise de l’espace Schengen s’est brutalement aggravée au cœur de l’été à la faveur des événements survenus à Ceuta. Ceux-ci ont généré une secousse politique qui a parcouru l’ensemble de l’Union européenne. Dans chaque État membre, le pouvoir en place et les oppositions ont multiplié les déclarations, alarmantes ou rassurantes selon les cas.

En Espagne, les discours de droite et d’extrême droite dénonçant la politique du Premier ministre Pedro Sánchez ont été d’une rare virulence, au moment même où une crise éclatait entre Madrid et Rome, Giorgia Meloni ayant annoncé qu’elle rétablissait les contrôles aux frontières de son pays pour les personnes en provenance d’Espagne. Si besoin était, cette secousse a confirmé que la question migratoire est un sujet particulièrement inflammable partout à travers le continent.

L’inquiétude des opinions publiques et la remise en cause de Schengen par l’Italie ne pouvaient pas rester sans réponse. Il fut donc décidé de réunir en urgence les ministres de l’Intérieur des 27. Comme à l’accoutumée en ce genre de circonstances, cette réunion n’a débouché sur rien de concret. Aucune mesure d’ampleur n’a été adoptée. Les ministres n’ont rien pu faire d’autre que d’afficher publiquement leur impotence collective, au cours d’une séquence purement communicationnelle soldée par des formules creuses. « Schengen n’est pas le problème, mais la solution », a ainsi affirmé le ministre français, bien qu’aucun fait ne vienne étayer cette affirmation, assimilable à un pur acte de foi idéologique.

Dans ces ultimes spasmes, l’européisme, comme n’importe quelle idéologie finissante, en vient à croire que les mots et eux seuls suffisent à façonner la réalité. L’enfermement cognitif du ministre en constitue une tragique et spectaculaire illustration. Il n’est pourtant pas niable que, pour lutter contre l’immigration irrégulière – si vraiment on estime que c’est un problème de premier ordre – 27 frontières contrôlées sont plus efficaces qu’une seule. Mais cette vérité banale et objective est par trop en opposition avec ce que l’idéologie commande de croire. Il n’est donc pas question de lui accorder la moindre place dans la communication officielle.

Dans les faits, le rythme et le degré de désagrégation progressive de l’espace Schengen constituent un excellent baromètre du changement de paradigme en cours, c’est-à-dire de l’effacement de l’européisme au profit du paradigme national-étatiste. Cet espace doit son existence à l’acceptation par les élites, dans les années 1990, du désarmement de l’État régalien dans un domaine – celui du contrôle des entrées et des sorties de son territoire – qui relevait traditionnellement de la haute politique et du cœur de la souveraineté.

Cette impotence organisée est aujourd’hui, quoi qu’on en pense, rejetée par un nombre croissant de citoyens et de partis politiques. Or, il n’est pas possible d’y mettre un terme sans remettre en cause l’existence même de l’espace Schengen. Quels que puissent être ses avantages, ce dernier, incapable d’affronter efficacement les crises qui se multiplient et s’intensifient, a fait l’objet de remises en cause – partielles et temporaires, mais nombreuses – depuis dix ans, à commencer par le rétablissement par tel ou tel État des contrôles aux frontières nationales pour des durées de plus en plus longues.

À ce stade, aucun État ne se déclare favorable au démontage en règle de Schengen, mais il est évident que la prochaine génération de dirigeants n’éprouvera pas à son égard l’attachement inconditionnel qui caractérise la plupart des dirigeants de la génération actuelle. Peu à peu, la traduction dans les urnes du changement de paradigme va alimenter la dynamique de délitement de Schengen, qui atteindra un point de non-retour lorsque le rapport de force idéologique se sera inversé du fait du déclin de l’européisme. Nul ne peut prédire quand cela adviendra, mais il semble inévitable que cela se produise. La « fin de l’Histoire » dans laquelle les néolibéraux voulaient enfermer les peuples apparaîtra alors rétrospectivement pour ce qu’elle est : une naïve illusion.

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