Présidentielle : les Français peuvent-ils rejeter Emmanuel Macron ?

Malgré ses scores dans les sondages, le président-candidat n'est pas à l'abri d'un échec.

Les résultats de la prochaine élection présidentielle sont présentés depuis des mois comme courus d’avance ; l’actuel président devrait se voir réélu sans difficulté pour un second mandat, fort d’un ensemble de facteurs éminemment favorables à un tel scénario :

- une base électorale solide, verrouillant le succès au 1er tour et rendant impossible, par son retranchement au centre de l’échiquier politique, l’alliance des oppositions ;

- l’atonie d’un corps électoral sorti éprouvé de deux années de pandémie ;

- le duel probable au second tour avec la candidate repoussoir du RN ;

- les périls stratégiques nés de la guerre en Ukraine qui augmentent le soutien de principe au pouvoir en place…

Tout semble indiquer, en effet, qu’Emmanuel Macron sera réélu quoiqu’il arrive, au point qu’il ne lui serait même pas nécessaire de faire réellement campagne et d’élaborer un programme substantiel. Pourtant, sans parler de l'enjeu des législatives, cette élection présidentielle, du fait même de son inéluctabilité annoncée, pourrait tout à fait se transmuer dans la dernière ligne droite en un scrutin authentique, dont l’issue déjouerait le pronostic.

Indépendamment de toute considération idéologique, le président a contre lui un puissant ressort psychologique, dont l’activation chez quelques millions d’électeurs pourrait faire basculer l’élection : l’idée selon laquelle chacun d’entre nous devrait se soumettre à la dictature des circonstances est si ouvertement attentatoire à notre dignité civique qu’elle pourrait suffire à nous sortir de notre torpeur et de notre résignation. Quoi de plus jouissif, en effet, que de s’insurger contre la fatalité électorale : au prix d’une révolte de quelques secondes dans l’isoloir, le sentiment retrouvé d’avoir repris le contrôle, d’avoir agi, peut-être décisivement, pour contrer le cours naturel des choses, et ce quelles qu’en soient les conséquences.

Pour la première fois, le vote « contre » pourrait alors bénéficier aux candidats repoussoirs (Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon) habituellement cantonnés au rôle d’épouvantail : il ne s’agirait pas tant d’adhérer à leur programme – dans notre système vermoulu, ce n’est plus nécessaire depuis longtemps – que d’utiliser ces personnes pour chasser le champion du moment et dynamiter une configuration partisane complètement sclérosée.

Pour qu’un tel événement se produise, il suffirait que l’immense fatigue civique du pays se mue en quelques jours en un sentiment de colère et de révolte. La réalité du pouvoir macronien pourrait y aider grandement.

Emmanuel Macron, candidat LREM, France Inter, Paris, 4 avril 2022 - Ludovic Marin - @AFP

L’État déliquescent

Pour la première fois peut-être dans son histoire, la France a vu arriver au pouvoir en 2017 un dirigeant qui n’aime pas l’État. Situation aberrante en apparence, rendue concevable par notre époque. L’élection d’Emmanuel Macron est intervenue en effet après plusieurs décennies d’imprégnation néolibérale ; elle en constitue même un résultat spectaculaire, le nouveau dirigeant se faisant le champion de cette idéologie.

Or, dans la logique néolibérale, l’État est perçu non pas tant comme une menace pour les libertés fondamentales - comme dans le libéralisme classique – que comme un monstre d’inefficacité et de gaspillage. Le Marché lui est préféré, pour ses prétendues vertus d’auto-organisation spontanée et efficace. Cela n’empêche pas, cela autorise même, l’asservissement de la puissance publique à de puissants intérêts privés.

En revanche, cela a abouti, avec l’élection d’Emmanuel Macron, à une situation tragiquement paradoxale pour notre pays. Comment un chef de l’État pourrait-il exercer dignement et efficacement sa fonction s’il ne croit pas en l’instrument politique chargé de traduire en acte la volonté politique du peuple ? Comment pourrait-il agir ainsi s’il estime nécessaire et juste d’abaisser l’État au nom d’une prétendue modernité (sauf lorsque cela sert ses intérêts politiques : argent gratuit, planche à billets, subventions CICE, soutien Covid, etc...) ?

Son parcours, ses propos, sa politique : tout indique qu’Emmanuel Macron voit en effet les choses ainsi. Inspecteur des finances parti pantoufler très tôt dans le privé, il propose évidemment, dans son programme de 2017, de diminuer le nombre de fonctionnaires. Une fois élu, il jette l’ENA en pâture à l’opinion publique pour tenter de détourner sur ce très commode bouc émissaire la colère des Gilets jaunes dont il était la cible. Il dissout les grands corps de la haute fonction publique pour les fondre dans un corps unique, illustration spectaculaire de sa hargne destructrice contre les statuts, dont il ne perçoit pas qu’ils incarnent une histoire et des traditions dans le service de l’État auxquels sont attachés toux ceux qui sont pénétrés de la grandeur de leur mission.

Enfin, il fait des ministères des terrains de chasse pour les cabinets de conseil privés, dont l’intrusion au sommet de l’administration finit par susciter une indignation générale. Si l’ampleur de l’argent public dilapidé dans le cadre des contrats signés avec ces cabinets est en soi scandaleuse, le recours systématique à McKinsey et consorts démontre par ailleurs que, pour le Président de la République, l’État est incapable d’administrer correctement le pays pour des raisons qui tiennent à sa nature même, que l’on tente de corriger en s’en remettant à la poudre aux yeux managériale des cabinets de conseils anglo-saxons.

Parallèlement, et en dépit de ses prétentions jupitériennes, Emmanuel Macron, cédant à ce qu’il faut peut-être appeler des pulsions narcissiques régressives, désacralise régulièrement sa fonction : goût pour la provocation, tentative de diviser les Français en les opposant, fanfaronnade puérile, compromission scabreuse, exhibitionnisme médiatique, etc. Toutes ces pratiques jettent un discrédit sur sa pratique du pouvoir, par elles-mêmes, mais aussi parce qu’elles donnent un tour factice aux postures classiques qu’il a pu ponctuellement adopter par ailleurs, comme un mauvais acteur jouant un rôle auquel il ne croit décidément pas.

Dans son rapport à l’État, dans la perception qu’il en a, Emmanuel Macron s’inscrit donc dans un complet décalage avec les formes les plus établies de notre culture politique.

Une France piétinée

On se souvient des formules gaulliennes à propos de la France : « madone au fresque des murs », « princesse des contes ». S’il n’est peut-être pas nécessaire que les présidents aient tous une vision exaltée de notre pays, il est indispensable en revanche qu’ils éprouvent pour lui des sentiments sincères d’attachement et d’affection. Or, il a été très vite évident que ce n'était pas le cas d’Emmanuel Macron. Sa princesse des contes, c’est « l’Europe », mille fois scandée dans ses discours. La France, quant à elle, ne lui a jamais inspiré grand-chose ; elle ne vaut à ses yeux que par son aptitude à se fondre dans les plis de sa princesse européenne, comme un dernier service qu’elle rendrait à l’Histoire.

Cette disposition fondamentale a entraîné tout au long du mandat des conséquences funestes : jamais un président français n’a aussi peu et aussi mal défendu les intérêts de son pays. Dernier exemple en date : il a fait savoir le 19 mars que sa proposition de « dialogue stratégique » avec les autres États de l’UE à propos de l’arsenal nucléaire français était toujours d’actualité. Profitant du choc que représente le surgissement de la guerre en Ukraine, il tente de faire avancer ce projet annoncé une première fois en 2020 ; les forces stratégiques françaises ont « une dimension authentiquement européenne », avait-il alors affirmé.

Une telle affirmation relève de la faute : alors que les principes guidant la réflexion dans ce domaine très sensible devraient être d’une grande clarté, Emmanuel Macron s’emploie à les brouiller, instrumentalisant le cœur de la défense nationale pour promouvoir son concept vaseux de souveraineté européenne.

Plus généralement, le caractère calamiteux de son action diplomatique démontre à quel point il est difficile de servir la France lorsque l’on croit aussi peu en elle.

Mais la France, ce sont aussi les Français : chacun a gardé en mémoire les nombreuses phrases blessantes qu’il a pu formuler, tout au long de son mandat, à l’encontre de telle ou telle catégorie de Français. Beaucoup d’entre eux ne sont à ses yeux que des illettrés, des alcooliques, des chômeurs professionnels, voire ne sont « rien », pour reprendre sa formule la plus détestable. Les Français ont répondu vigoureusement à ce mépris avec les Gilets jaunes, soulèvement spontané né d’une colère populaire attisée par le chef de l’État, auquel ce dernier a répondu sans état d’âme par une répression policière et judiciaire disproportionnée.

Là encore, on n’aura jamais vu un président français tenir ainsi, dans un authentique mépris de classe, un si grand nombre de ses compatriotes. Sans doute faut-il remonter à Charles X pour observer une attitude comparable.

Tout au long de son mandat, Emmanuel Macron a donc aggravé le « malheur français » (M. Gauchet), creusant un peu plus par ses postures le fossé qui sépare le peuple de ses représentants, abîmant les institutions par sa pratique du pouvoir, abaissant la France par le peu qu’elle lui inspire.

Les Français peuvent-ils confier un second mandat à un homme aussi éloigné de ce qu’ils sont en droit d’en attendre fondamentalement ? Beaucoup, à l’évidence, se posent cette question. Il n’est pas exclu qu’elle supplante toutes les autres dans les jours à venir, jusqu’à provoquer une rupture dans l’histoire politique de notre pays. Dans tous les cas de figure, qu'Emmanuel Macron soit réélu ou non, les élections législatives qui suivront auront une importance capitale et les chances d'avoir une majorité à l'Assemblée seront sans doute inférieures à celles de voir émerger une cohabitation.

Photo d'ouverture : Emmanuel Macron, candidat LREM, France Inter, Paris, 4 avril 2022 - Ludovic Marin - @AFP