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Les tributaires européens acceptent désormais de payer le soutien de Washington à l’Ukraine. La France, de son côté, prend peu à peu conscience de l’impuissance économique à laquelle conduit son appartenance à l’Union européenne. Parallèlement, Bruxelles est tenté par une réforme de son aide au développement d’inspiration trumpiste. Dernières nouvelles de Bruxelles.

Article Politique
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publié le 26/11/2025 Par Éric Juillot
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En 2020, Charles Michel, alors président du Conseil européen, affirmait à l’occasion d’une intervention à l’Institut Bruegel : « L'autonomie stratégique européenne est l'objectif de notre génération ». Cinq ans plus tard, et malgré la puissante incitation que représente la guerre entre la Russie et l’Ukraine, l’incapacité des Européens à avancer réellement sur le chemin de la puissance s’étale pathétiquement au grand jour.

Jusqu’au bout de la vassalisation

Ce n’est pas une question de moyens, pas même une question de volonté politique. L’Europe-puissance a vocation à rester dans les limbes en raison précisément de ce qu’est l’Europe, à savoir un ensemble d’États souverains, dépositaires chacun d’un héritage historique, d’un rapport au monde et d’une géographie spécifiques dont découle, par-delà les grandes déclarations de principe, 27 géopolitiques distinctes. Cet état de fait, issu d’un processus multiséculaire, l’Europe ne peut l’annihiler sans porter atteinte à ce qu’elle est.

Aussi voit-on les États européens investir massivement dans le réarmement principalement sur une base nationale, chacun choisissant ses priorités et assurant pour l’essentiel son propre financement. Les outils que l’Union européenne met à leur disposition pour donner une touche communautaire à ce mouvement sont de taille modeste et ont vocation à le rester, car les questions de Défense constituent le cœur intouchable de la souveraineté des États et des peuples. Les 27 viennent d’ailleurs de le rappeler à une présidente de la Commission encline à pratiquer l’abus de pouvoir dans ce domaine.

Si la fragmentation stato-nationale de l’Europe ne constituait pas un obstacle insurmontable à l’émergence d’une puissance d’envergure continentale, l’affirmation géopolitique de l’UE s’échouerait de toute façon sur un autre écueil, l’esprit de soumission propre à certains États, dans leur rapport à un tuteur américain censé assurer leur sécurité, et hors duquel il n’est pas d’action souhaitable. La liste est longue des manifestations répétées de cette soumission consentie aux États-Unis, au grand dam des élites françaises attachées à leur projet d’Europe-puissance, dont elles refusent de voir la nature ethnocentrique. La dernière en date de ces manifestations réside dans l’acceptation du diktat trumpiste au sujet de l’aide à l’Ukraine : le matériel américain livré aux Ukrainiens doit désormais être payé par les Européens.

En réponse à la disparition pure et simple de l’aide militaire américaine directe à l’Ukraine depuis l’arrivée à la Maison-Blanche de Donald Trump, huit États européens ont accepté depuis juillet dernier d’acheter du matériel américain au profit de l’armée ukrainienne, pour un montant, à ce stade, de près de deux milliards d’euros. Il est difficile de concevoir un degré plus élevé de vassalisation.

Lors du sommet de l’OTAN de juin dernier, les Européens s’étaient déjà distingués par leur servilité en acceptant sans broncher d’accroître leurs dépenses militaires à hauteur de 5 % de leur PIB, ainsi que l’exigeait avec une brutalité tout à fait assumée le président américain. Si, de ce fait, ils s’engageaient à acheter pour leur propre compte de grandes quantités de matériels américains, certains d’entre eux acceptent désormais de le faire pour un pays tiers. Le tribut de type impérial exigé par Washington a donc trouvé un moyen exubérant de s’étendre davantage encore, jusqu’à prendre un caractère tout à fait inédit dans l’Histoire.

Si certains acceptent ce suprême degré d’assujettissement, c’est, entre autres, parce que le soutien à l’Ukraine sur la base des seules industries d’armement des États européens se révèle insuffisant, en dépit du développement des capacités de production intervenues depuis 2022 ; mais c’est aussi, plus encore, une manière de s’attirer les bonnes grâces de Washington et de limiter, espère-t-on, l’ampleur du retrait américain qui semble se profiler en Europe.

Il est peu probable que cette politique, qui a tout pour accroître le mépris dans lequel l’actuelle administration américaine tient les Européens, ait le moindre impact à ce sujet. Surtout, elle en dit tellement long sur le degré d’aliénation de nombre d’États européens vis-à-vis de « l’Amérique » que quiconque se déclare encore partisan de l’Europe-puissance devrait désormais être considéré avec commisération.

La paralysie par l’Union européenne

Il fut un temps où il était de bon ton de croire que la construction européenne aurait nécessairement pour vertu de démultiplier la puissance des États qui y participaient. Dans ce domaine comme dans les autres, le désenchantement est si grand depuis de nombreuses années qu’il n’est plus guère de responsables politiques ou d’intellectuels pour entonner cette antienne. Un constat s’impose en effet : l’appartenance à l’UE génère au sein des États et des peuples une forme d’impuissance diffuse dont les effets délétères sont de plus en plus difficiles à dissimuler.

Ainsi, la BCE vient-elle de laisser son principal taux directeur inchangé, à 2 %, alors que l’inflation, tombée à 2,2 % dans la zone euro, est sous contrôle. Cette décision ne fait pas l’affaire de la France. Son économie pourrait profiter du stimulant monétaire que représenterait une baisse des taux de la BCE sans risque inflationniste, puisque l’inflation s’établit sur notre sol à seulement 1 %. Mais, il faut rappeler cette évidence, la BCE n’est pas la banque centrale d’un État, mais des vingt qui ont la monnaie unique en partage.

Autre évidence, le mandat de la BCE, à la différence de celui de la Réserve fédérale américaine, n’inclut pas le soutien à la croissance et la création d’emploi, mais seulement le contrôle des prix, conformément à ce qu’ont exigé les Allemands au moment de sa création. Il ne faut donc pas être grand clerc pour comprendre que, dans un tel système, la politique monétaire de la BCE a vocation à être sous-optimale, puisqu’il lui faut, chose impossible, prendre des décisions qui seraient simultanément favorables à une vingtaine d’économies différentes. Il y a vingt ans, les thuriféraires de l’euro pensaient que ce handicap majeur serait résorbé progressivement par la convergence économique que cette monnaie devait précisément impulser ; même les médias institutionnels conviennent aujourd’hui qu’il s’agissait d’une erreur, l’euro ayant à l’inverse accru les phénomènes de divergence.

La mission de la BCE s’apparente donc à une équation de plus en plus difficile à résoudre. Si l’on ajoute à cette donne le fait qu’elle n’a officiellement aucun objectif en matière de change – quitte à pénaliser gravement les exportateurs européens en période d’euro fort face au dollar, comme actuellement –, il n’est pas illégitime d’affirmer que la politique monétaire de la zone euro est sans aucun doute la plus aberrante de la planète.

Autre exemple récent de l’impuissance par l’UE : la trajectoire catastrophique de la branche automobile française. Un récent rapport sénatorial en convient, sur un ton légitimement alarmiste. La production domestique s’est effondrée en vingt ans, de 3,3 millions de véhicules en 2000 à 1,5 million en 2023. Cette filière est désormais menacée de disparition à horizon de quelques années. Le rapport, d’une grande qualité, insiste sur les maux dont a souffert la filière automobile française, et tout particulièrement sur les délocalisations à l’intérieur même de l’UE, à destination principalement de l’Espagne, de la Tchéquie et de la Slovaquie. Le déclin productif a concerné tout autant les équipementiers. Au total, plus de 150 000 emplois ont été détruits entre 2007 et 2023, une tendance qui s’est accentuée depuis. Autrefois fortement excédentaire (13 Md€ en 2004), la branche automobile accuse aujourd’hui un déficit abyssal (25 Md€ en 2023) qui plombe la balance commerciale de la France.

Chose étonnante, ce rapport alarmiste ne manque pas de lucidité ; ses auteurs constatent par exemple qu’au sujet des délocalisations, « la date de bascule est à situer entre 1999, date d'introduction de l'euro, qui empêche d'utiliser l'arme de la dévaluation pour maintenir la compétitivité des industries nationales, et 2004, date d'adhésion à l'Union des pays d'Europe de l'Est, et à laquelle les capitaux ont acquis une plus grande mobilité au sein de l'Union ». Le marché unique et l’euro comme vecteurs de la désindustrialisation : ce qui était depuis vingt ans inavouables dans les plus hautes instances politiques et médiatiques est désormais clairement formulé.

S’il faut y voir une preuve réjouissante du reflux de l’européisme, force est de constater cependant que les solutions proposées par le Sénat peinent à s’émanciper du cadre communautaire, comme si « l’Europe » à qui nous devons tant de maux, pouvait encore être investie du pouvoir de nous sauver. Le rapport préconise ainsi de renforcer la protection du marché européen, avec des droits de douane plus élevés que ceux qui existent actuellement. Une idée assurément positive, mais dont la mise en œuvre, dans une UE à 27 avec une Commission indéfectiblement acquise au libre-échange, a toute chance de se révéler impossible.

Il conviendrait également, selon les sénateurs, de « favoriser les contenus européens pour les véhicules vendus en Europe », une mesure de bon sens probablement hors d’atteinte au sein d’une UE vouée à la défense des canons de la mondialisation au moment où le reste du monde les abandonne. Le rapport convient que cette préconisation est « non consensuelle » aussi bien au niveau des constructeurs que des États…

Autre exemple, le Sénat souhaiterait voir imposer des transferts de technologie aux acteurs non européens implantés en Europe. Il faut comprendre le spectaculaire retournement historique que traduit cette proposition, puisqu’elle revient à suggérer aux États de mettre en œuvre une politique de remontée de filière comparable à celle qui a permis aux constructeurs chinois de devenir des géants dotés d’une véritable avance technologique en trois décennies. Le Sénat redécouvre bien tard les vertus d’une politique industrielle avisée, et ce n’est pas en prêchant dans le désert mondialiste qu’est l’UE qu’il pèsera utilement sur le cours de notre histoire économique.

Enfin, et c’est un véritable pavé dans la mare, les sénateurs en appellent à un rééquilibrage de la concurrence intra-européenne : constatant que les pays de l’Europe centrale ont le plus bénéficié des délocalisations industrielles au départ de la France, ils souhaitent que soient remises en cause les aides de l’UE dont ils bénéficient au titre de leur rattrapage économique, car il semble contestable que ces pays gagnent sur le tableau des subventions comme sur celui du dumping social, dans les deux cas au détriment de la France (contributrice nette au budget de l’UE).

On le voit donc : toutes ces préconisations témoignent d’un changement d’époque par l’écroulement, au sein même de l’élite politique, du paradigme européiste. À ce stade, la lucidité qui en découle ne s’accompagne malheureusement pas d’une réelle capacité d’action. Dans la configuration institutionnelle présente, la France est vouée à la paralysie et à l’impuissance ; aucune des préconisations du Sénat ne peut être mise en œuvre, quand elles seraient toutes envisageables si la France disposait de sa pleine souveraineté. C’est là un combat politique essentiel pour les années à venir.

Un trumpisme à la sauce bruxelloise

Un bien étrange projet a récemment fuité dans la presse : la Commission s’apprêterait à revoir drastiquement le financement qu’elle octroie à des institutions internationales de santé publique essentielles à nombre de pays en développement : l’Alliance mondiale pour les vaccins GAVI et le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme.

Alors qu’elle abonde leur budget respectif au titre de l’aide publique au développement, l’UE estime aujourd’hui qu’une remise à plat de cette politique s’impose pour deux raisons. Il lui semble d’abord nécessaire de réorienter une part importante de ces crédits vers le réarmement des États européens, auquel elle souhaite contribuer. Elle souhaite également mettre un terme au caractère indiscriminé de l’aide apportée, au profit d’une vision plus sélective, qui privilégierait certains États au détriment des autres, sur la base d’une entente ou d’une proximité géopolitique avérée.

En somme, la Commission entend procéder à une diminution et à une instrumentalisation de l’aide publique au développement, à l’image de ce que font les États-Unis sur un mode majeur depuis l’arrivée de Donald Trump au pouvoir.

Il se trouve donc que lorsque l’UE tente de s’affirmer géopolitiquement, elle le fait en singeant les États-Unis et au détriment de millions de personnes en détresse, leur appartenance à tel ou tel État l’emportant sur les risques sanitaires auxquels elles sont exposées. Il semble difficile de concevoir un projet plus maladroit et plus détestable, niant le caractère universel de la souffrance humaine, foulant aux pieds les valeurs que l’UE a par ailleurs la prétention d’incarner.

En outre, si ce projet est réellement concrétisé, l’UE lâchera la proie pour l’ombre. Car il est exclu que la substance géopolitique qu’elle espère acquérir suffise à en faire une puissance, puisqu’elle n’est pas un État ; en revanche, à vouloir troquer l’influence contre la puissance, elle renonce au seul terrain sur lequel il lui est permis d’exister quelque peu, celui de la morale humanitaire.

Passé un certain stade, l’aveuglement qui conduit la Commission à concevoir un tel projet relève de l’autodestruction. Il faut espérer que les États compenseront son impéritie. 

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