Le discret détricotage du territoire français

C’est une révolution qui passe presque inaperçue : de plus en plus de collectivités territoriales sont en train de s’émanciper du cadre commun. Modernisation, ou démantèlement ?

Strasbourg, mars 2008. La maire centriste sortante Fabienne Keller est candidate à sa propre réélection, formant un « ticket » avec le très sarkozyste Robert Grossmann, président de la Communauté urbaine de Strasbourg, la CUS.

Face à eux, le sénateur socialiste Roland Ries lance une bombe dans la campagne : il propose que la capitale alsacienne obtienne un statut d’extra-territorialité à la manière du District de Columbia aux États-Unis (le fameux « DC » de la capitale fédérale Washington).

Après tout, Strasbourg n’est-elle pas le siège du Parlement européen ? (Du moins pour les sessions plénières, les travaux en commission se déroulant à Bruxelles.)

Roland Ries remporte la mairie, mais ne peut pas, avec ses pouvoirs limités de maire, dé-territorialiser la ville, encore moins lui adjoindre comme il l’envisageait la banlieue strasbourgeoise de Kehl, située en territoire allemand, juste de l’autre côté du Pont de l’Europe qui enjambe le Rhin.

Un coup de com’ électorale, donc, mais dans l’air du temps : dans la décennie qui a suivi, plusieurs collectivités territoriales françaises se sont émancipées du cadre commun.

La sécession de Lyon

Pas besoin d’aller en Nouvelle-Calédonie, ou même en Corse, pour en trouver des exemples. Pas besoin même d’aller aux frontières comme dans le cas strasbourgeois. Saviez-vous que la métropole de Lyon, deuxième agglomération de France, a fait sécession en 2015 du département du Rhône, à la faveur de la réforme territoriale portée par la loi NOTRe ?

Le département numéroté 69 est depuis rebaptisé « Nouveau Rhône », en dépit du fait que le fleuve qui lui donne son nom n’y coule presque plus, et que son territoire se réduit désormais pour l’essentiel au Beaujolais et à la vallée de la Saône.

La prospère capitale des Gaules et la « Ligue de Délos » formée par ses villes de banlieue et ses villages périurbains s’est ainsi extirpée du carcan que lui imposait un département plutôt rural.

L’« eurodépartement » mosellan et la collectivité européenne d’Alsace

En Lorraine, le département de la Moselle a émis en 2019 le vœu de devenir un « eurodépartement » qui pourrait se voir doter de compétences élargies afin de pouvoir directement traiter avec ses homologues allemands et surtout avec le Luxembourg voisin, où travaillent nombre de Mosellans. Et cela sans passer par la tutelle du pesant État français.

Le 1er janvier dernier, les deux départements alsaciens, le Bas-Rhin et le Haut-Rhin, ont fusionné (comme les deux départements corses l’avaient fait en 2015) en une entité unique, la collectivité européenne d’Alsace, qui va plus loin que le seul vœu des conseillers départementaux mosellans puisqu’elle est en effet dotée de compétences élargies qui tiennent compte de sa parenté linguistique, historique et culturelle avec l’Allemagne voisine et de sa situation géographique.

Ce changement récent prolonge la démarche des « eurorégions », ces instances de coopération entre régions frontalières appartenant à différents États. Citons par exemple l’« eurorégion » réunissant Lille, la cité flamande Courtrai (Kortrijk) et la ville wallone Tournai, quasiment située dans la banlieue lilloise.

Moselle – l’Eurodépartement – @Moselle.fr

La victoire des forces centrifuges

Il est encore tôt pour prédire les effets de cette évolution, mais au regard de l’histoire, il s’agit d’une claire inversion de tendance : des rois capétiens jusqu’à la République « une et indivisible », c’est la force centripète qui l’avait emporté, avec la constitution progressive d’un État unitaire et centralisé autour de Paris, jusqu’à l’hypertrophie de la capitale.

En 1982, la création de régions en plus des très jacobins départements ne contestait pas vraiment cette logique séculaire, puisque c’est toujours dans le cadre unitaire qu’elles s’inscrivaient.

La tendance en cours fait plutôt ressortir des forces centrifuges, avec la prise de distance d’un nombre croissant de collectivités, soit aux frontières, soit à l’intérieur du territoire, comme la métropolisation en cours l’illustre.

Vers l’émiettement ?

Du côté des arguments favorables, le besoin pour nombre de territoires, notamment frontaliers, de respirer en relâchant l’étreinte parisienne. Cela va aussi dans le sens d’une intégration européenne accrue.

D’autres craignent qu’à force d’autonomiser les collectivités locales, c’est toute l’armature politique non seulement de la France mais aussi de l’Europe qui va s’effondrer.