Jean-Luc Mélenchon fait le pari qu’il sera Premier ministre au sortir des élections législatives. Benjamin Morel, maître de conférences en droit public à Paris 2 et dont les thèmes de recherches portent notamment sur les institutions politiques, juge le scénario « pas impossible », notamment en cas de surmobilisation de l’électorat de gauche. Il revient sur les précédentes expériences de cohabitation dans la Ve République et envisage les conséquences d’une éventuelle cohabitation Macron/Mélenchon.

Opinion Politique
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publié le 25/05/2022 Par Laurent Ottavi
« Mélenchon peut-il être Premier ministre ? » Entretien avec Benjamin Morel
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Laurent Ottavi (Élucid) : Pensez-vous que les prochaines élections législatives pourraient accoucher d’une cohabitation ?

Benjamin Morel : À ce stade c’est peu probable, mais pas impossible. Il faut, pour le comprendre, saisir les deux phénomènes qui servent le groupe « Ensemble-Renaissance-LREM-Emmanuel-Macron », et en nuancer la portée. Le premier point a trait à la mobilisation de l’électorat. On dit souvent que, lors des élections législatives, les Français veulent donner au président de la République une majorité pour gouverner. C’est un classique de commentateur politique… mais c’est faux. Les électeurs de l’opposition ne tombent pas du jour au lendemain en pâmoison devant le président élu.

En réalité, on assiste à un phénomène classique de participation différentielle. L’électorat du président a gagné ; il est content, motivé, ragaillardi ; il se déplace pour les législatives. L’électorat de l’opposition est déprimé ; il est groggy, désespéré, et donc plus largement abstentionniste. Beaucoup d’électeurs ne se déplacent que quand ils pensent que leur vote sera utile. S’ils jugent que c’est perdu d’avance, alors ils restent à la maison.

Or, dans cette élection, Jean-Luc Mélenchon a réussi à donner le sentiment à l’électorat de gauche que rien n’était perdu, que la victoire était à portée de main. C’est un coup magistral, car tout d’un coup on assiste à une surmobilisation de l’électorat de gauche qui, couplée à l’union, peut permettre à la gauche d’atteindre le second tour dans beaucoup de circonscriptions. Le simple fait que tout le monde s’interroge sur la cohabitation, alors qu’elle demeure peu probable, montre combien il s’agit d’un coup de maître.

Le second phénomène, qui joue en faveur de la majorité, est sa position centrale. Dans un système politique tripolaire, au vu du mode de scrutin, les partis centristes disposent d’une rente de situation incroyable. Si le candidat LREM se retrouve face à la NUPES, il pourra compter sur l’électorat de droite. S’il se retrouve contre un candidat RN, il pourra compter sur l’électorat de gauche. Les castors de gauche et les castors de droite font que, quoi qu’il arrive, c’est Macron qui gagne à la fin. Même avec 25 % de l’électorat derrière elle, LREM peut obtenir facilement 60 à 75 % des sièges.

« Si l’électorat droite-RN-Reconquête refuse de choisir au second tour, et que la mobilisation que l’on constate à gauche s’amplifie, il y a une possibilité. C’est pour cela que l’on assiste à une stratégie de diabolisation de la NUPES de la part de la majorité. »

Il y a cependant deux limites à cette stratégie. La première a trait à un refus de choisir de la part des électeurs de droite, notamment RN, qui préféraient s’abstenir voire voter NUPES. Or, dans un contexte d’abstention importante, celui qui l’emporte n’est pas celui qui a l’électorat potentiel le plus large, mais celui qui parvient le mieux à mobiliser son électorat. Si l’électorat de droite-RN-Reconquête refuse de choisir, et que la mobilisation que l’on constate à gauche s’amplifie, il y a une possibilité. C’est pour cela que l’on assiste à une stratégie de diabolisation de la NUPES de la part de la majorité. Il faut « castoriser » la droite.

Élucid : Que risquerait-il de se passer si, au contraire, l’abstention était faible ?

Benjamin Morel : La seconde possibilité serait en effet une surmobilisation de l’ensemble de l’électorat qui conduirait à une multiplication des triangulaires. Marine Le Pen, qui part en vacances puis revient pour expliquer au journal de 20 h à ses électeurs que tout est foutu, qu’Emmanuel Macron a gagné… donc en gros qu’ils feraient mieux de rester chez eux, n’y aide pas…

Pour avoir une triangulaire, il faut que trois candidats fassent plus de 12,5 % des inscrits au premier tour. Avec 50 % d’abstention, c’est anecdotique. Avec 40 % c’est possible. Avec 30-25 %, ça devient beaucoup plus répandu. Or, si vous avez des seconds tours gauche-LREM-droite, la gauche à l’électorat uni peut avoir l’avantage. Même si l’un de ces scénarii advenait, ça ne serait pas gagné.

On évalue encore mal le poids de dissidents socialistes qui peuvent faire perdre un nombre substantiel de sièges à la gauche si leur campagne est organisée et visible au niveau national. Surtout, l’électorat de gauche est plus concentré géographiquement. C’est très bien pour établir des fiefs électoraux. Toutefois, pour emporter une élection, mieux vaut faire 51 % dans 289 circonscriptions que 75 % dans 100. Bref, comme le dirait un philosophe poitevin, « la route est droite, mais la pente est forte ».

La cohabitation n’était pas censée relever de l’esprit de la Ve république. Le principe fut accepté par Giscard et elle fut pratiquée par les présidents Mitterrand et Chirac. Quel bilan tirez-vous de ces deux précédents ? 

Les cohabitations n’ont pas été dysfonctionnelles. Les deux têtes de l’exécutif n’ont d’ailleurs jamais été aussi structurellement populaires que lors de ces périodes de cohabitation. Toutefois, cela est lié à l’intelligence des acteurs politiques et à leur capacité à faire prévaloir la continuité des institutions sur une tentation de sabotage.

Il faut voir que le président de la République a peu de pouvoir en droit. Il a essentiellement des pouvoirs d’exception devant permettre de débloquer des situations de crises (article 16, dissolution, référendum sur un projet de loi proposé par le gouvernement…) En revanche, il dispose d’un très fort pouvoir de nuisance. Beaucoup d’actes (projets de loi, ordonnances, convocation du Parlement en session extraordinaire, décrets de nomination…) nécessitent un aval ou un contreseing présidentiel. S’il le refuse, le programme politique du gouvernement est bloqué.

Jacques Chirac et François Mitterrand ont joué à la marge à ce jeu (sur les ordonnances et les sessions extraordinaires essentiellement), mais ont accepté que le gouvernement mène la politique pour laquelle sa majorité avait été portée au pouvoir. De même, ils ont accepté de nommer Premier ministre le chef de la majorité, ce à quoi rien ne les obligeait. Quand Jacques Chirac a refusé Matignon en 1993, François Mitterrand a nommé celui que lui proposait Jacques Chirac, un fidèle ami de 30 ans, Edouard Balladur. Toutefois, le président aurait pu, comme MacMahon l’a fait en 1877, s’entêter à nommer des Premiers ministres refusés par la majorité. Il aurait aussi pu tenter de fracturer cette dernière. Mitterrand aurait pu nommer un UDF en lui proposant le soutien du PS par exemple… aucun ne s’est risqué à ces jeux parlementaires.

« En cas de cohabitation, on pourrait s’attendre à une dissolution présidentielle à la première difficulté. Stratégiquement, le premier texte à adopter serait donc l'introduction de la proportionnelle. »

De leur côté, les Premiers ministres ont ménagé l’Élysée. Ils auraient pu la condamner à « inaugurer les chrysanthèmes », comme Clémenceau le disait des présidents de la IIIe République. Mais, ils ont laissé au chef de l’État la possibilité d’intervenir dans ce que l’on appelle le « domaine réservé ». Ce dernier n’existe pas en droit. Mais il relève d’une convention implicite entre acteurs politiques, permettant un apaisement des relations.

L’Histoire risque-t-elle d’après vous de se répéter de façon similaire avec un Jean-Luc Mélenchon Premier ministre ?

Si l’on est arrivé à ce modus vivendi, ce n’est pas par pur sens de l’État. C’est aussi parce que chaque Premier ministre de cohabitation s’est présenté aux élections présidentielles suivantes, et n’avait donc pas envie de trop affaiblir la fonction. Or, on peut penser que le logiciel très « parlementaire de Jean-Luc Mélenchon » et son âge ne le porteront pas vraiment à ce type de compromis.

C’est aussi, car les présidents avaient pour espoir d’être réélus aux prochaines élections et pouvaient donc prendre leur mal en patience, ou bien étaient très affaiblis comme Mitterrand en 1995. Or, on voit mal Emmanuel Macron accepter d’inaugurer les chrysanthèmes. Quand bien même il y aurait cohabitation, on pourrait s’attendre rapidement à une dissolution présidentielle à la première difficulté de la majorité NUPES. Le premier texte à adopter serait donc une réforme électorale introduisant la proportionnelle pour éviter que le président puisse parier sur une monopolisation des pouvoirs par la reconquête d’une majorité pléthorique.

Pensez-vous que la NUPES puisse s’imposer dans le temps long en cas de victoire aux législatives ou trop de divisions la perdrait-elle fatalement ? 

On fait campagne en vers, et on gouverne en prose. Devant la réalité du gouvernement, les points les plus crispants peuvent faire l’objet d’une approche pragmatique par ailleurs enrichie du soutien de l’administration. La possibilité d’une telle majorité à tenir dépend de deux choses. D’abord de la solidité et du réalisme du contrat de coalition. Quand je parle de réalisme, je ne veux pas dire qu’il ne doit pas être ambitieux, mais il ne doit pas écarter les difficultés.

Il n’est pas dit que les taux d’intérêt restent bas ou que la BCE accepte d’annuler ou de racheter de la dette. Que fait-on alors ? Il n’est pas certain que nos partenaires européens acceptent que nous désobéissions aux traités. Si c’est le cas et que des sanctions ou contre-mesures sont prises, que fait-on ? Bref, si le contrat de coalition ne prend pas en compte les obstacles extérieurs, ceux-ci risquent de mener à des crises profondes.

« La principale menace pour la NUPES serait les appels du pied d’une majorité alternative par exemple entre LREM, EELV et le PS. »

Le second facteur est politique. Le mode de scrutin est assez favorable à la cohésion des majorités. Si votre coalition explose et qu’aucun gouvernement ne peut être formé, le Président devra dissoudre. Si vous partez aux législatives divisés, en ayant en plus fait montre de votre incapacité à gouverner, vous serez laminé. L’instinct de survie peut faire durer la coalition. La principale menace pour elle serait les appels du pied d’une majorité alternative par exemple entre LREM, EELV et le PS. Cela dépendrait en grande partie du profil des députés et du champ des alliances qu’ils sont capables d’envisager.

Quelles conséquences une cohabitation pourrait-elle avoir sur le paysage politique actuel ? Pourrait-elle redonner une dynamique à des partis jugés morts au vu de leurs résultats à la présidentielle ou, au contraire, favoriser la naissance de nouvelles forces politiques à droite comme à gauche ? 

C’est vraiment difficile à dire. On vit une crise politique profonde avec une forte désaffiliation des Français vis-à-vis des identités partisanes, mais aussi politiques. L’électorat est assez fluide et se retrouve plus sur des personnalités charismatiques et quelques marqueurs politiques forts. On a deux sujets structurant de la vie politique. Le triptyque identité-sécurité-immigration, sur lequel la gauche est, sinon minoritaire, disons pour le moins mal compris par les électeurs. Les sujets économiques et sociaux, sur lesquelles la gauche, y compris dans ses propositions vues comme les plus radicales, peut être majoritaire.

Une grande partie de l’électorat se compose et se décompose au regard de ces problématiques. Il ne suffit pas d’être majoritaire un jour pour fidéliser un électorat, il faut aussi lui proposer un logiciel stable à vocation majoritaire et lui donner le sentiment d’une identité politique. Pour l’instant, rien n’est évident tant à gauche qu’à droite. Par ailleurs, un parti, ce sont des cadres assez nombreux et bien formés. Il en existe à LFI, mais pas assez pour vraiment s’inscrire dans le temps. Le PS est devenu un parti d’élus locaux faisant primer l’intérêt du fief sur l’intérêt général du parti, ce qui est destructeur à terme.

En bref, pour avoir un parti, vous avez besoin d’un logiciel idéologique stable à vocation majoritaire et d’une armée de cadres et de militants ayant pour unique objectif de faire triompher ces idées au niveau national ; les échelons locaux n’étant que des instruments de conquêtes ou de déclinaison du logiciel. Pour l’instant, rien de tout ça n’existe dans la vie politique française. Ce qui se rapprocherait le plus d’un parti à l’ancienne reste LFI et le RN.

Propos recueillis par Laurent Ottavi.

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