La multiplication des activités « ludiques » au sein des entreprises préparerait-elle une flambée de violence ? Le sociologue Stéphane Le Lay fait paraître chez CNRS éditions Jouez ! Le travail à l’ère du management distractif, un essai dans lequel il montre que certaines instrumentalisations du jeu, sous couvert de « performance », d’« esprit d’équipe », d’« ambiance festive » ou de « bien-être », servent la logique de la compétition économique et nuisent au processus de sublimation des pulsions agressives.

publié le 08/02/2023 Par Laurent Ottavi
« Le management distractif anesthésie le rapport éthique au travail »

Laurent Ottavi (Élucid) : Vous rappelez dans votre livre que le travail est trop souvent confondu avec l'emploi et le salariat. Pouvez-vous, dans un premier temps, rappeler son sens ? Pouvez-vous également expliquer pourquoi vous préférez parler de « jouer » plutôt que de « jeu » et ce que cette notion partage avec celle de travail ?

Stéphane Le Lay : Pour ce qui concerne le travail, même si j’ai en tête les dimensions de l’emploi ou des statuts, je privilégie une conception du travail qui prend davantage en compte ses dimensions subjectives, dans la lignée de la psychopathologie du travail, puis de la psychodynamique du travail. Dans ce cadre, le travail est entendu comme l’engagement subjectif déployé par le travailleur pour affronter l’écart entre le travail prescrit (défini par l’organisation du travail, par exemple sous forme de fiche de poste, de procédures, etc.) et les activités effectivement réalisées au quotidien. Les recherches en psychodynamique du travail considèrent en effet que les tâches ou les modes opératoires prescrits sont insuffisants pour mener les activités productives attendues.

Ce décalage entre tâche (prescrite) et activité (effective) a donc deux implications pratiques : d’abord, l’existence d’une part d’échec face à laquelle le travailleur s’ajuste techniquement, au niveau des objectifs, etc. Ensuite, pour surmonter ces impasses dans les activités, le travailleur doit mobiliser son intelligence pratique de manière énergique, en dépit de l’organisation du travail, et se coordonner avec les autres grâce à la coopération, qui passe notamment par la délibération collective autour de règles de métier. Pour la psychodynamique du travail, le travail effectif renvoie donc à l’ensemble des activités volontairement mises en œuvre, via différentes formes de coopération, pour faire face à ce qui n’est pas donné par les prescriptions. Dans le livre, je mobilise plusieurs enquêtes de terrain qui illustrent cette manière de voir. J’espère que les résultats exposés permettent d’en saisir l’intérêt.

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