L'hypermodernité n'abolit pas l'archaïsme : elle le réactive et le diffuse à grande échelle. Ce n'est peut-être pas un hasard si l'extrême droite prospère simultanément sur les réseaux sociaux et dans les urnes : l'envahissement numérique de nos vies a créé les conditions psychologiques de cette régression – narcissisme exacerbé, abaissement des barrières morales, effondrement du sens de l'altérité qui fonde l'esprit démocratique.
Il est têtu, ce vieux préjugé progressiste qui fait croire que le progrès de la science (par extension, du savoir) et de la technique conduirait presque mécaniquement l'humanité vers la prospérité. Ni la droite ni la gauche, semble-t-il, n'en sont jamais revenues ; elles arriment leurs obsessions de croissance – à destination des « méritants » pour la première ou de tous par une juste redistribution pour la seconde – à l'horizon d'un monde rendu meilleur par l'abondance. Pourtant, le réel n'est pas moins têtu et démontre que cette opposition est fausse. En témoignent notamment la prolifération de délires irrationnels (négationnisme, superstitions dites « complotistes »…) (1) et d'opinions rétrogrades (masculinisme, racisme…) sur les réseaux (anti)sociaux et Internet ou, dans un tout autre registre, le nombre d'ingénieurs dans les rangs des organisations terroristes islamistes (2).
Des forums de 4chan et 8chan, où prolifèrent les incels misogynes aux inepties des QAnon, aux masculinistes à la Andrew Tate ou Julien Rochedy ; d'Anders Breivik à Mohamed Merah, de Brenton Tarrant à Salah Abdeslam et aux mercenaires de l'État islamique nés en Europe, la langue des médias évoque souvent des individus « radicalisés devant leur écran » – fanatisés serait plus exact. Ce début de XXIe siècle n'en finit plus d'acter les noces de la technologie et d'une régression vers les pulsions archaïques et incontrôlées – et vers une violence que la vie sociale ordinairement réfrène. Il est vrai, comme l'écrit le philosophe Daniel Cérézuelle, que « nous sommes toujours prêts à projeter sur la technique un désir régressif d'en finir précisément avec la réalité » (3).
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