Les discours contemporains se concentrent très largement sur les effets possibles de l’intelligence artificielle sur le travail. D’autres s’attardent sur les obstacles législatifs à l’embauche, sur les fameuses rigidités du marché du travail. Pourtant, c’est bien sur le contenu des emplois qu’il est nécessaire de s’arrêter. Les emplois peu qualifiés, au risque de surprendre, représentent encore un emploi sur six, et leur dynamique est loin de s’interrompre. Observer leur persistance, c’est aussi raconter l’histoire économique de notre pays : la désindustrialisation, les délocalisations, mais surtout des politiques de l’emploi qui ont longtemps erré, aveuglées par une certaine idéologie libérale faisant de la réduction du coût du travail l’alpha et l’oméga de l’action publique. La persistance des emplois peu qualifiés autorise ainsi à lire la société à travers le prisme d’une logique de classes sociales, même si celles-ci ont profondément muté et obligent à manier ce vocable avec davantage de précautions.
« Il n’y a pas de vie valable sans projection dans l’avenir, sans promesse de mûrissement et de progrès. », Albert Camus, « Le siècle de la peur », éditorial pour le journal Combat, 1948
L’embellie en trompe-l’œil sur le front de l’emploi ces dernières années, les inquiétudes exprimées quant à la progression du taux d’activité des plus de 50 ans, le durcissement des règles de l’assurance chômage, ou encore les effets possibles du développement de l’intelligence artificielle sur l’emploi ont parfois jeté un voile sur la composition même des emplois sur le marché du travail, et donc sur la structuration de la population active.
Un discours convenu s’est largement imposé dans la description des évolutions qui affectent cette dernière. La montée du groupe des cadres, le développement des professions intermédiaires – autrefois appelées cadres moyens – ont nourri l’idée que la classe ouvrière était en voie d’extinction. Il était alors temps de faire ses adieux au prolétariat : la structure sociale française semblait révéler une évidente moyennisation. Les niveaux de vie et les modes de vie tendaient à l’homogénéisation, et les Français se revendiquaient avant tout comme membres des classes moyennes.
L’élévation du niveau de formation de la main-d’œuvre dessinait l’image d’un monde moins âpre, plus ouvert à la mobilité sociale. Cette vision de la société française, et plus spécifiquement du marché du travail, était toutefois excessivement irénique et rendait mal compte des transformations profondes du salariat. La persistance des emplois peu qualifiés, et donc le maintien de classes populaires, constitue autant d’indices d’une société de classes traversée par de fortes inégalités sociales.
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