On entend beaucoup parler dans le discours européen d’autonomie stratégique, de souveraineté européenne, de made in Europe, autant de thèmes chers à la France. À l’inverse, les tabous allemands semblent céder du terrain : retour en grâce des aides d’État, et du nucléaire, endettement commun, embryon de protectionnisme. Est-ce à dire que la période d’hégémonie continentale allemande sur le continent est derrière nous ? Est-ce à dire que la France fait son grand retour sur la scène européenne comme leader ? En réalité, la perte d’influence française au sein des institutions européennes est structurelle ; elle s’inscrit dans la durée et les victoires ne sont que dans les paroles, pas dans les actes. L’Europe, elle, n’a pas fini de vivre à l’heure allemande.

Par Camille Adam

C’est au milieu des années 2010 que la classe politique française commence à prendre conscience de sa perte d’influence au sein des institutions européennes et corrélativement d’une influence quasi hégémonique de l’Allemagne sur ces mêmes institutions. En 2016, cette prise de conscience se matérialisera par un rapport parlementaire des députés Christophe Caresche (PS) et Pierre Lequillier (LR), qui prend acte de cette perte d’influence et s’interroge sur ses causes (voir notre archive vidéo « Quand l'Assemblée nationale s'interrogeait sur la toute-puissance de l'Allemagne ».

Les années 2010 : La prise de conscience de l’hégémon allemand

Durant cette période, l’ordolibéralisme allemand est devenu la doctrine consensuelle des diverses institutions européennes en matière budgétaire : Conseil de l’UE, Eurogroupe et évidemment Commission européenne. En parallèle, l’Allemagne a réussi à mener des coalitions pour bloquer les mesures de défense commerciale contre la Chine voulues par la France et a imposé un agenda de conclusion d’accords de libre-échange tous azimuts (Corée du Sud, Équateur, Colombie, Pérou, etc.). Paris a disparu de la carte de l’Union européenne : la France ne compte plus.

Tout au long de ces années, l’Allemagne contrôlait des postes clés tels que la présidence et le secrétariat général du Parlement européen, qui exerçait une influence importante dans le processus de nomination des commissaires européens, ainsi que la direction du principal groupe politique européen, le PPE. L’influence allemande était telle qu’on parlait de « Parl’allemand » pour désigner le Parlement européen. Le leadership allemand était incontestable sur le continent à cette époque, sur tous les dossiers clés.

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