Dans Contre le développement personnel (Rue de l’Échiquier), Thierry Jobard décortique une idéologie en plein essor, encore plus depuis le confinement. L’auteur en analyse le contenu, la puissance d’attraction, les effets délétères ainsi que ses liens étroits avec le néolibéralisme.

Opinion Société
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publié le 30/06/2022 Par Laurent Ottavi
« Le développement personnel masque les rapports de domination » Thierry Jobard
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Laurent Ottavi (Élucid) : Vous êtes responsable du rayon « sciences humaines » dans la librairie Kléber à Strasbourg. À quel moment et à quelle vitesse les livres de développement personnel ont-ils envahi les rayons ?

Thierry Jobard : Il y a eu plusieurs vagues, mais la plus forte date du début des années 2003-2004. Depuis, elle n’a fait que gagner en intensité. Les derniers chiffres dont on dispose (Livres Hebdo de ce mois de juin) montrent qu’entre 2011 et 2021, le nombre de titres de développement personnel a plus que doublé (de 459 à 921). La production entre 2020 et 2021 a augmenté de 27,5 %. Le rythme s’accélère donc. Le simple effet de masse conduit ainsi à un envahissement de la place en librairie, par définition non extensible.

Cependant, les livres ne sont qu’un aspect de la production. Il faut y ajouter la presse magazine, les conférences, les sites et blogs… qui répercutent la doxa du développement personnel. Certes, 2020 a été une année particulière. Mais pour le développement personnel, elle l’a été par son exceptionnelle progression. Le confinement a induit un repli sur soi favorable aux interrogations existentielles que le développement personnel compte prendre en charge.

Élucid : Comment définissez-vous le développement personnel, qui est extrêmement multiforme ?

Thierry Jobard : Il est effectivement malaisé de cerner précisément le développement personnel, tant il recouvre des genres et des pratiques différentes. Il faut d’ailleurs insister sur le terme de pratiques puisque le développement personnel requiert une lecture active dont on attend des résultats tangibles. D’où cette définition liminaire qui, pour large qu’elle soit, en contient cependant les traits constitutifs : « un ensemble de techniques qui doivent permettre à un individu de vivre sa vie au mieux en exploitant ses capacités de façon optimale ». On a donc là deux notions, le mieux vivre (lié au bonheur et à l’épanouissement) et l’optimisation (rattachée elle à la réussite et à l’efficacité) qu’il faut faire fonctionner ensemble. Ce qui me paraît déjà hautement problématique.

Et en effet, le développement personnel est multiforme et en perpétuelle hybridation. Il recouvre presque entièrement le rayon de psychologie dans les librairies, mais s’implante également dans celui de philosophie et dans cette rubrique mal définie qu’est la spiritualité et, nouveauté, dans l’ésotérisme. Il peut donc s’apparenter à une forme qui s’empare de contenus différents. Mais on retrouve la même orientation, à savoir une démarche centrée sur l’individu (dont il s’agit de libérer les capacités empêchées) et un rapport au monde (c’est-à-dire surtout à la nature) qu’on suppose pouvoir être simple et direct et qu’il faut exhumer (parce qu’il est entravé par les faux-semblants psychologiques et sociologiques). De ce travail sur soi doit découler naturellement un nouveau rapport à l’autre, mais un rapport second et dérivé.

« La psychologie positive ne prescrit pas d’aller bien, mais d’aller mieux. Cette amélioration perpétuelle de soi-même est donc sans fin. De même qu’est sans fin l’implication exigée des salariés dans l’entreprise néolibérale. »

Pourquoi qualifiez-vous le développement personnel d'idéologie politique dans votre livre ?

Il n’est jamais question des rapports sociaux et politiques dans le développement personnel, sinon pour s’en défier puisque c’est le royaume des masques et des convenances. D’où cette impression de réflexion purement personnelle et psychologique et donc dépolitisée. Cependant, le développement personnel instaure une vision de l’individu bien particulière. Celui-ci se pose face à la société en sujet autonome (donc qui se donne ses propres règles), flexible, résilient, adaptatif et capable de « gérer » ses émotions. D’ailleurs, il gère tout de lui-même comme un capital qu’il s’agit de faire fructifier au mieux. Tout cela afin de devenir une meilleure version de soi-même selon l’expression consacrée. Mais dans quel but ? Être heureux ? Peut-être. À supposer que les mêmes recettes fonctionnent pour chacun avec la même efficience, ce dont je doute.

Mais le principal fondement théorique du développement personnel est la psychologie positive. Et celle-ci ne prescrit pas d’aller bien, mais d’aller mieux. Or, on peut toujours faire mieux. Cette amélioration perpétuelle de soi-même est donc sans fin. De même qu’est sans fin l’implication exigée des salariés dans l’entreprise néolibérale. Comme le résume Eva Illouz : « Dans la mesure où les individus se convainquent que leur destin est une simple affaire d’effort personnel et de résilience, c’est la possibilité d’imaginer un changement socio-politique qui se trouve hypothéquée, ou du moins sérieusement limitée ».

En apparence, le développement personnel est donc a-politique, en réalité il conduit à un retrait de l’action collective : à chacun de cultiver son petit jardin personnel et tout ira bien. En effet, ce que suggère le développement personnel, c’est que l’addition de tous ces bonheurs individuels va conduire à un bonheur collectif. C’est très mignon, mais parfaitement illusoire. Ce n’est qu’une forme de pensée magique, pauvre et abstraite.

« Ce bricolage, cette spiritualité à la carte n’implique pas d’engagement sérieux ni, encore une fois, collectif. Ce sont en quelque sorte les semi-croyances d’un individu replié sur son quant-à-soi après avoir fait ses emplettes sur le marché des credo. »

L'idéologie du développement personnel se répand-elle du fait de l'effacement du religieux ? Son succès se fait-il au détriment de la psychanalyse, de la philosophie ou encore du politique ?

Peut-on vraiment parler d’effacement du religieux ? Je crois qu’il s’agit plutôt d’une recomposition, car le besoin de croire demeure. Si l’on reprend cette idée de l’individu autonome et autosuffisant, il ne rejettera pas la croyance, mais la contrainte. Il va donc piocher de-ci de-là dans différentes traditions, selon ses envies. Ce bricolage, cette spiritualité à la carte n’implique pas d’engagement sérieux ni, encore une fois, collectif. On se constitue un patchwork d’adhésions légères (yoga, animisme, chamanisme, méditation, féminin sacré…) détachées de leur contexte socio-culturel et on musardera de l’un à l’autre en fonction des modes de l’instant. Ce sont en quelque sorte les semi-croyances d’un individu replié sur son quant-à-soi après avoir fait ses emplettes sur le marché des credo.

Or, la religion est également sociale et culturelle ; ce sont là ses dimensions essentielles. Elles disparaissent dans les nouvelles formes de croyances. On ne parle plus de rites, mais de rituels, c’est-à-dire en fait de petits simulacres routiniers. Si, selon la fameuse citation de Marx, la religion est l’opium du peuple, c’est à la fois parce que selon lui elle est une illusion, mais aussi parce qu’elle permet d’échapper à une réalité décevante ou cruelle et parce qu’elle en soulage. Dans un monde (le nôtre) où la transcendance a disparu, c’est ici et maintenant qu’il s’agit d’être heureux et non dans une autre vie. La thèse de Max Weber selon laquelle on assisterait à une démagification du monde par le biais des monothéismes d’abord, puis à une migration des croyances des religions instituées vers des formes individualisées ensuite, se vérifie ici.

Mais ce que la religion, la psychanalyse ou la philosophie permettent de penser, c’est la négativité du monde. La finitude, la contingence et le manque ne sont jamais traités par le développement personnel autrement que comme des problèmes auxquels il faut trouver une solution. Or, certains de ces problèmes n’ont pas de solution, ce sont des éléments de notre condition humaine et il faut apprendre à vivre avec du mieux qu’on peut et chacun à sa façon, loin des recettes toutes faites.

Quels liens établissez-vous entre le développement personnel et l'organisation économique actuelle néolibérale ?

De même que le développement personnel postule une amélioration sans fin de soi, l’entreprise néolibérale exige l’implication toujours plus poussée des salariés. C’est là que développement personnel et management marchent main dans la main en érigeant pour modèle un sujet capable de tout, redevable de tout, donc détaché du collectif et seul responsable de sa progression. La chose avait déjà été établie par Valérie Brunel dans Les managers de l’âme en 2004 : le développement personnel est mis au service du management. Et d’autant plus à celui du néo-management qui entretient la fiction de l’entreprise comme un lieu de collaboration et de réalisation de soi, en gommant la question du pouvoir et de la domination. Les parcours sont individualisés, on fonctionne par projets, tout est personnalisé. A fortiori l’échec, qui survient toujours, et qui remet alors en cause toute la personne (puisqu’elle s’est investie corps et âme).

Les psychologues du travail sont unanimes quant aux méfaits de cette conception sur la santé des salariés. Il se produit donc une forme d’émiettement (que l’on constate dans la baisse du taux de syndicalisation ou dans celle de l’engagement dans les partis traditionnels) au profit de nouvelles configurations plus volatiles, moins contraignantes.

« En définitive, on façonne un individu idéal, un salarié modèle qui, en cas de doute, portera l’interrogation sur lui-même et non sur l’organisation. »

En définitive, tout cela repose sur le présupposé selon lequel les ressources sont infinies. Ressources du moi pour le développement personnel, ressources du salarié pour l’entreprise, ressources naturelles pour le néolibéralisme. À chaque fois, il suffirait de trouver le bon mode de connexion (à soi-même, à la nature dans le cas du développement personnel), le bon mode d’exploitation (des aides ou équipements publics, des biens communs dans le cas du néolibéralisme) indépendamment de toutes les conséquences sur les individus comme sur le monde.

Parmi les raisons qui poussent des gens vers le développement personnel, la plus importante est-elle leur quête de toute-puissance, fatalement déçue ?

J’ai beaucoup discuté avec des lecteurs de développement personnel. Ce qui m’apparaît, c’est soit un réel besoin de réponses face à certains événements difficiles de la vie, soit une forme de curiosité liée à des livres ou des auteurs dont on a entendu parler ou qu’on a écoutés sur le Net ou dans les médias. Les réseaux sociaux sont également très prescripteurs. S’il y a une forme de distance critique vis-à-vis des livres de développement personnel, variable selon les cas, on m’a souvent répondu que « de toute façon, ça ne peut pas faire de mal ». Après tout, ces ouvrages s’adressent directement au lecteur comme un ami qui vous voudrait du bien (le tutoiement est souvent de mise).

Mais, comme je l’ai dit, ces livres impliquent une forme d’engagement de la part du lecteur afin qu’il change les choses et s’améliore. D’où des exercices et une forme d’ascèse (légère) selon l’adage « Quand on veut, on peut ». Mais c’est moins la toute-puissance que la relative impuissance qui en découle. Et des déceptions fréquentes. Parce que la volonté ne suffit pas, parce que nous ne sommes pas tous égaux dans ces questions et surtout parce qu’un certain nombre de facteurs (éducatifs, sociaux, économiques) sont incontrôlables. C’est donc davantage le contrôle qui est recherché. Le contrôle sur nos vies qui nous échappe parce que nous sommes dans un monde dans lequel les choses sont en perpétuel mouvement.

Tout est devenu fluide dans les mondes familiaux, amoureux ou professionnels, alors qu’auparavant les institutions (État, Église, famille…) établissaient un cadre de références et une structure signifiante. On entend souvent ce besoin de trouver du sens à ce que l’on vit, à ce que l’on fait. Et le développement personnel entend fournir ce sens alors qu’il appartient à chacun et n’est pas établi à l’avance : il se construit de lui-même et à chaque fois selon des modalités personnelles et intimes. Ce sont donc des repères qui sont recherchés, une raison et une signification à nos existences puisqu’elles ne vont plus de soi. Alors de la déception, oui, il y en aura, puisque le sens se dégage de lui-même, à travers nos actes et nos engagements et non par l’application de formules valables pour tous et en tout lieu.

« Nombreux sont ceux qui en profitent : tous ceux qui ont intérêt à ce que chacun se préoccupe constamment de soi-même plutôt que de remettre en cause les formes de domination. »

Quels sont les effets délétères du développement personnel ? Qui en profite : les « coachs » plus ou moins officiels, les dirigeants d'entreprises, etc. ?

Nombreux sont ceux qui en profitent. Les auteurs (toujours bienveillants) les éditeurs (une telle croissance des ventes aiguise les appétits), tous les seconds couteaux (qui fondent leur activité professionnelle - souvent réorientée - sur le marché du bien-être), et au final tous ceux qui ont intérêt à ce que chacun se préoccupe constamment de soi-même plutôt que de remettre en cause les formes de domination. Bien entendu, il ne s’agit pas là d’un projet concerté. C’est une espèce d’esprit du temps, un vaste fleuve innervé par des milliers d’affluents. Cela touche également à l’image que l’on se forme de ce qui nous semble désirable.

Ce qui est intéressant, c’est le retournement masqué qui s’opère avec le développement personnel. On croit libérer son potentiel et accéder à son « Moi authentique », on ne fait que se conformer à un modèle. On voudrait obtenir une forme d’autonomie en suivant des préceptes (les 4 accords, les 5 raisons, les 22 protocoles, etc. il y a toujours des chiffres avancés venant on ne sait d’où) et on finit par verser dans l’hétéronomie (on obéit à des règles fixées par d’autres).

Or, qui sont ces autres ? Dans le meilleur des cas, ils ont une formation (psychologues, psychiatres, philosophes), mais de plus en plus souvent, il s’agit d’experts autoproclamés et autres coachs de vie. Le terme de coach vient du monde du sport. Mais le parallèle ne s’arrête pas là. Il n’est pas question ici de former des athlètes pour une compétition sportive, mais de designer des salariés pour la compétition du travail. Et comme pour tout bon sportif, l’important c’est le mental. La psychologisation des rapports de travail, entamée depuis longtemps déjà, pousse à développer des compétences idoines (notamment ce fameux et nébuleux savoir-être). On parle beaucoup des canons physiques imposés par la société marchande (être beau, être mince, être en forme…), mais il y a aussi des canons psychologiques (être résistant, toujours motivés, agiles.). En définitive, on façonne un individu idéal, un salarié modèle qui, en cas de doute, portera l’interrogation sur lui-même et non sur l’organisation.

Avant, on parlait d’aliénation dans le travail. On a désormais affaire à une aliénation au carré si l’on peut dire. À savoir l’aliénation de soi par soi-même. On ne demande plus d’obéir à des règles, on suggère de se conformer à des normes. Nos propres émotions (ce qui devrait être le plus intime de nous) sont désormais co-produites par la doxa néolibérale, par le marché (de l’emploi, de l’amour…) et par nous-mêmes. On les attend de nous. Et ces émotions sont enrôlées dans le processus de production (une production qu’on croit immatérielle, mais une production tout de même). Il ne s’agit plus de faire, il s’agit d’être d’une certaine façon. Et le développement personnel contribue bien entendu à cela en faisant de tout ce qui survient une opportunité pour changer et s’améliorer. Nos individualités sont peu à peu en passe d’être standardisées.

Enfin, autre effet délétère, le développement personnel peut mener, je crois, à une forme de « déréalisation ». Tout n’est plus question que de talent, de regard, de « ressenti », tout est jugé à l’aune d’un Moi très hypothétique, mais censé atteindre intuitivement la clairvoyance. « Rien n’est bon ou mauvais dans ce monde. Il n’y a que des représentations positives ou négatives », écrit Anthony Robbins par exemple. Plus d’objectivité, mais une vision qui doit s’adapter et donc, magiquement, changera le monde. La force de conviction supplée à tout. L’un des classiques du développement personnel, La puissance de la pensée positive du pasteur Norman Vincent Peale exalte ce genre d’attitude. Savez-vous qui s’est proclamé son meilleur disciple ? Donald Trump...

Propos recueillis par Laurent Ottavi.

Photo d'ouverture : MJgraphics - @Shutterstock

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