La classe dirigeante des États-Unis, coupée d'un univers fondé sur les faits et aveuglée par l'idiotie, la cupidité et l'orgueil démesuré, a réduit à néant les mécanismes internes qui empêchent la dictature, mais aussi les dispositifs externes conçus pour prévenir un monde anarchique marqué par le colonialisme et la diplomatie de la canonnière.

Article Démocratie
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publié le 28/01/2026 Par Chris Hedges
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Nos institutions démocratiques sont moribondes. Elles sont incapables ou peu disposées à freiner notre classe dirigeante mafieuse. Le Congrès, infesté de lobbyistes, est un appendice inutile. Il a depuis longtemps renoncé à son autorité constitutionnelle, notamment au droit de déclarer la guerre et d'adopter des lois. L'année dernière, il n'a envoyé que 38 maigres projets de loi au bureau de Donald Trump pour qu'ils soient promulgués. La plupart étaient des résolutions de « désapprobation » annulant les réglementations adoptées sous l'administration Biden. Trump gouverne par décret impérial au moyen d'executive orders.

Les médias, détenus par des entreprises et des oligarques, de Jeff Bezos à Larry Ellison, sont une caisse de résonance pour les crimes d'État, parmi lesquels le génocide en cours des Palestiniens, les attaques contre l'Iran, le Yémen et le Venezuela, et le pillage auquel s'adonne la classe des milliardaires. Nos élections gorgées d'argent sont grotesques. Le corps diplomatique, chargé de négocier des traités et des accords, de prévenir les guerres et de construire des alliances, a été démantelé. Les tribunaux –malgré certaines décisions courageuses de juges, notamment le blocage du déploiement de la Garde nationale à Los Angeles, Portland et Chicago – sont les laquais du pouvoir des entreprises et sont supervisés par un ministère de la Justice dont la fonction principale est de faire taire les ennemis politiques de Trump.

Le Parti démocrate, à la solde des grandes entreprises – notre prétendue opposition – bloque le seul mécanisme qui puisse nous sauver – les mouvements populaires de masse et les grèves – sachant que sa direction corrompue et méprisée sera balayée. Les dirigeants du Parti démocrate traitent le maire de New York, Zohran Mamdani – une lueur d'espoir dans l'obscurité – comme s'il était atteint de la lèpre. Mieux vaut laisser le navire couler que renoncer à leur statut et à leurs privilèges.

Les dictatures sont unidimensionnelles. Elles réduisent la politique à sa forme la plus simple : fais ce que je dis ou je te détruirai.

La nuance, la complexité, le compromis, et bien sûr l'empathie et la compréhension, dépassent de loin les faibles capacités émotionnelles des gangsters, y compris de celles du Gangster en chef.

Les dictatures sont le paradis des voyous. Les gangsters, qu'ils soient à Wall Street, dans la Silicon Valley ou à la Maison Blanche, cannibalisent leur propre pays et pillent les ressources naturelles d'autres pays.

Les dictatures renversent l'ordre social. L'honnêteté, le travail acharné, la compassion, la solidarité et le sacrifice de soi deviennent des qualités négatives. Ceux qui incarnent ces qualités sont marginalisés et persécutés. Les personnes impitoyables, corrompues, fourbes, cruelles et médiocres prospèrent.

Les dictatures confèrent aux voyous le pouvoir nécessaire pour immobiliser leurs victimes, tant dans leur pays qu'à l'étranger. Les milices de l'Immigration and Customs Enforcement (ICE). Les voyous de la Delta Force, des Navy Seals et des équipes d'opérations clandestines de la CIA, qui, comme tout Irakien ou Afghan peut vous le dire, sont les escadrons de la mort les plus meurtriers de la planète. Les sbires du Federal Bureau of Investigation (FBI) et de la Drug Enforcement Administration (DEA), que l'on a vus escorter le président Nicolás Maduro menotté à New York, du Department of Homeland Security (DHS) et des services de police.

Quelqu'un peut-il sérieusement affirmer que les États-Unis sont une démocratie ? Existe-t-il, ne serait-ce qu'une institution démocratique qui fonctionne ? Le pouvoir de l'État fait-il l'objet d'un contrôle ? Existe-t-il un mécanisme capable de faire respecter l'État de droit à l'intérieur de nos frontières alors que des résidents légaux sont enlevés dans la rue par des voyous masqués, où une « gauche radicale » imaginaire sert de prétexte pour criminaliser la dissidence, et où la plus haute cour du pays confère à Trump des pouvoirs et une immunité dignes d'un roi ?

Quelqu'un peut-il prétendre qu'avec la démolition des agences et des lois environnementales – qui devraient nous aider à faire face à l'écocide imminent, la menace la plus grave pour l'existence humaine – il existe une quelconque préoccupation pour le bien commun ? Quelqu'un peut-il encore affirmer que les États-Unis sont les défenseurs des droits de l'Homme, de la démocratie, d'un ordre fondé sur des règles et des « vertus » de la civilisation occidentale ?

Nos gangsters au pouvoir vont accélérer le déclin. Pendant la chute, ils vont voler tout ce qu'ils peuvent, aussi vite qu'ils le peuvent. La famille Trump a empoché plus de 1,8 milliard de dollars en espèces et en cadeaux depuis la réélection de 2024. Ils le font tout en se moquant de l'État de droit et en resserrant leur emprise. Les murs se referment. La liberté d'expression est abolie sur les campus universitaires et sur les ondes. Ceux qui dénoncent le génocide perdent leur emploi ou sont expulsés. Les journalistes sont calomniés et censurés.

L'ICE, alimentée par Palantir, avec un budget de 170 milliards de dollars sur quatre ans, jette les bases d'un État policier. Elle a augmenté le nombre de ses agents de 120 %. Elle construit un réseau national de centres de détention. Et pas uniquement pour les sans-papiers. Mais pour nous. Ceux qui se trouvent hors des portes de l'empire ne s'en sortiront pas mieux avec un budget de 1 000 milliards de dollars pour la machine de guerre.

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Le meurtre le plus odieux - Mr. Fish

Cela m'amène au Venezuela, où un chef d'État et son épouse, Cilia Flores, ont été kidnappés et exfiltrés vers New York, en violation flagrante du droit international et de la Charte des Nations unies. Nous n'avons pas déclaré la guerre au Venezuela, mais il n'y a pas eu non plus de déclaration de guerre lorsque nous avons bombardé l'Iran et le Yémen. Le Congrès n'a pas approuvé l'enlèvement et le bombardement d'installations militaires à Caracas, car il n'en a pas été informé.

L'administration Trump a présenté ce crime, qui a coûté la vie à 80 personnes, comme une descente anti-drogue et, plus étrange encore, comme une violation des lois américaines sur les armes à feu : « possession de mitrailleuses et d'engins destructeurs ; et complot en vue de posséder des mitrailleuses et des engins destructeurs ». Ces accusations sont aussi absurdes que de tenter de légitimer le génocide à Gaza en invoquant le « droit de légitime défense » d'Israël.

S'il s'agissait d'une affaire de drogue, l'ancien président hondurien Juan Orlando Hernández n'aurait pas été gracié par Trump le mois dernier, après avoir été condamné à 45 ans de prison pour avoir conspiré en vue de distribuer plus de 400 tonnes de cocaïne aux États-Unis, une condamnation qui s'appuyait sur des preuves bien plus solides que celles qui étayent les accusations portées contre Maduro.

Mais la drogue n'est qu'un prétexte. Fort de son succès, Trump et ses collaborateurs commencent déjà à parler de l'Iran, de Cuba, du Groenland et peut-être même de la Colombie, du Mexique et du Canada. Le pouvoir absolu à l'intérieur et à l'extérieur du pays ne cesse de croître. Il se nourrit de chaque acte illégal. Une spirale infernale vers le totalitarisme et l'aventurisme militaire désastreux. Lorsque les gens réalisent ce qui s'est passé, il est déjà trop tard.

Qui dirigera le Venezuela ? Qui dirigera Gaza ? Est-ce important ? Si les nations et les peuples ne courbent pas l'échine devant le grand Moloch de Washington, ils sont bombardés. Il ne s'agit pas d'établir un régime légitime. Il ne s'agit pas d'élections équitables. Il s'agit d'utiliser la menace de la mort et de la destruction pour obtenir une soumission totale. Trump s'est montré très clair à ce sujet lorsqu'il a averti la présidente vénézuélienne par intérim Delcy Rodríguez que « si elle ne fait pas ce qu'il faut, elle en paiera le prix fort, probablement plus cher que Maduro ».

L'enlèvement de Maduro n'a pas été motivé par le trafic de drogue ou la possession d'armes automatiques. Il s'agit ici de pétrole. Comme l'a déclaré Trump, il s'agit pour les États-Unis de « diriger » le Venezuela. « Nous allons demander à nos très grandes compagnies pétrolières américaines, les plus importantes au monde, d'intervenir, d'investir des milliards de dollars, de réparer les infrastructures pétrolières gravement endommagées et de commencer à générer des revenus pour le pays », a déclaré Donald Trump lors d'une conférence de presse.

Les Irakiens, dont un million ont été tués pendant la guerre et l'occupation américaines, savent ce qui va se passer ensuite. Les infrastructures, modernes et efficaces sous Saddam Hussein – je peux en témoigner puisque j'ai fait des reportages en Irak sous Hussein – ont été détruites. Les marionnettes irakiennes mises en place par les États-Unis n'avaient aucun intérêt pour la gouvernance et auraient détourné quelque 150 milliards de dollars de revenus pétroliers.

Au final, les États-Unis ont été contraints de quitter l'Irak, même s'ils contrôlent toujours les revenus pétroliers irakiens, qui sont acheminés vers la Réserve fédérale à New York. Le gouvernement de Bagdad est un allié de l'Iran. Son armée comprend  des milices soutenues par l'Iran au sein des Forces de mobilisation populaire irakiennes. Les principaux partenaires commerciaux de l'Irak sont la Chine, les Émirats arabes unis, l'Inde et la Turquie.

Les débâcles en Afghanistan et en Irak, qui ont coûté au peuple américain entre 4 000 et 6 000 milliards de dollars, ont été les plus coûteuses de l'histoire des États-Unis. Aucun des architectes de ces fiascos n'en a été tenu responsable.

Les pays visés par un « changement de régime » implosent, comme à Haïti, où les États-Unis, le Canada et la France ont renversé Jean-Bertrand Aristide en 1991 et 2004. Cela a entraîné l'effondrement de la société et du gouvernement, des guerres de gangs et une aggravation de la pauvreté. La même chose s'est produite au Honduras lorsque Manuel Zelaya a été renversé par un coup d'État soutenu par les États-Unis en 2009. Hernández, récemment gracié, est devenu président en 2014 et a transformé le Honduras en un narco-État, tout comme Hamid Karzaï, marionnette des États-Unis en Afghanistan, qui supervisait la production de 90 % de l'héroïne mondiale. Et puis il y a la Libye, un autre pays doté de vastes réserves de pétrole. Lorsque Mouammar Kadhafi a été renversé par l'OTAN sous l'administration Obama en 2011, la Libye s'est fragmentée en enclaves dirigées par des seigneurs de guerre et des milices rivaux.

Tous ces exemples illustrent la folie de la surenchère impérialiste. Tous permettent de prédire ce qui nous attend.

Les États-Unis ont pris le Venezuela pour cible depuis l'élection d'Hugo Chávez en 1998. Ils ont été à l'origine d'un coup d'État avorté en 2002. Ils imposent des sanctions punitives depuis plus de deux décennies. Ils ont soutenu l'opposant politique, Juan Guaidó, autoproclamé « président par intérim », avant de le lâcher aussi brutalement que Trump a écarté la figure d'opposition et lauréate du prix Nobel de la paix María Corina Machado.

L'enlèvement de Maduro marque le début d'une nouvelle débâcle. Trump et ses sbires ne sont pas plus compétents, et sans doute le sont-ils moins encore, que les responsables des administrations précédentes, qui ont tenté de faire plier le monde à leur volonté.

Notre empire en déclin avance à tâtons comme une bête blessée, incapable de tirer les leçons de ses désastres, paralysé par son arrogance et son incompétence, réduisant en cendres l'État de droit et fantasmant sur le fait qu'une violence industrielle aveugle lui permettra de retrouver son hégémonie perdue. Capable de déployer une force militaire dévastatrice, ses succès initiaux le mènent inévitablement à des bourbiers coûteux et suicidaires.

La tragédie n'est pas que l'empire américain soit en train de mourir, mais qu'il entraîne dans sa chute tant d'innocents.

Texte traduit et reproduit avec l’autorisation de Chris Hedges.
Source : Scheerpost — 06/01/2026

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