Il y a toujours de l’humain derrière la machine, et cet humain a des convictions, des intérêts et des intentions. Serge Tisseron, psychiatre, membre de l’Académie des technologies, est l’auteur, parmi une quarantaine d’ouvrages, de Le jour où mon robot m'aimera, vers l'empathie artifiicielle (Albin Michel, 2015), de l’Emprise insidieuse des machines parlantes (Les Liens qui libèrent, 2020), de Le jour où j’ai tué mon frère, quand l’IA fabrique la photographie de nos souvenirs (Lamaindonne, 2025), et plus récemment de Machines maternelles, Quand l'IA prend soin de nous (PUF, 2026). Il estime que l’intelligence artificielle , qui inaugure une économie de l’attachement fondée sur une personnalisation extrême des offres, constitue le soft power le plus terrifiant jamais inventé. Elle fait basculer dans un monde nouveau, d’autant que l’arrivée des robots physiques la suit de près. Serge Tisseron considère que l’intelligence artificielle doit être reconsidérée comme un bien commun pour empêcher qu’elle ne soit synonyme de perte d’autonomie, d’esprit critique et de liberté. Entretien.

Par Laurent Ottavi

Élucid : Pouvez-vous donner une idée de ce que sont les machines dont vous parlez dans votre livre, L’emprise insidieuse, et de leur diversité ?

Serge Tisseron : La plupart d’entre nous ont découvert les machines parlantes avec ChatGPT en 2024. Mais leur arrivée avait été préparée par les enceintes connectées et par Siri. Les premières nous permettaient de choisir par commande vocale un morceau de musique, un bulletin d’information ou, pour ceux qui avaient des volets automatiques, de pouvoir commander leur fonctionnement. Quant à Siri, on l’appelait un « robot conversationnel » parce qu’il permettait de faire la conversation comme avec un humain. Mais ce qui se préparait dans les laboratoires, c’était des IA capables de puiser leurs informations dans le Web, de les formuler de façon synthétique, et surtout de susciter des interactions émotionnelles. C’est ce que j’appelle les machines à « interactions artificielles » pour garder l’acronyme IA.

C’est pourquoi j’ai publié en 2020 L’emprise insidieuse des machines parlantes pour alerter sur la façon dont ces machines capables de parler comme des humains allaient nous faire basculer dans un monde totalement nouveau : car la voix crée l’illusion de la présence humaine et le risque de ces machines est évidemment que nous nous attachions à elles comme à des humains, voire plus, et que nous développions à leur égard diverses formes de dépendance. D’autant plus que leur modèle économique est différent de celui des réseaux sociaux. Ceux-ci reposent principalement sur l’économie de l’attention.

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