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Le PIB mondial a plus que doublé ces deux dernières décennies. Cette performance masque une réalité sociale et environnementale alarmante : la destruction des systèmes vitaux de la planète s'accélère tandis que les besoins de base de milliards d'individus restent insatisfaits. Face à l'obsession d’une croissance qui ne profite pas à tous, le modèle du Donut, théorisé par l’économiste Kate Raworth, émerge comme une boussole plus efficace pour mesurer le bien-être des individus. Ce cadre propose de piloter nos sociétés non plus vers l'expansion infinie, mais vers un espace sûr et juste, capable de garantir la dignité humaine sans franchir les limites planétaires.
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Depuis les années 1950, le Produit Intérieur Brut (PIB) est devenu l’alpha et l’oméga de la mesure du progrès. Pourtant, son augmentation ne garantit ni la réduction des inégalités ni le bien-être social. Pire : elle peut aggraver la pollution, creuser les écarts de richesse et dégrader la qualité de vie. Dès 1970, Jacques Delors dénonce une opulence sans épanouissement. En 2008, la commission Stiglitz-Sen-Fitoussi enfonce le clou : le PIB, conçu pour mesurer la production, est un mauvais indicateur du bien-être ou de la durabilité. Il ignore l’essentiel : santé, équité, environnement.
En 2012, l’économiste Kate Raworth propose un modèle qui permet de visualiser deux frontières critiques. D’une part, un « plancher social » représente les besoins humains fondamentaux comme l'accès à l'eau, à la santé et à une voix politique. D’autre part, un plafond écologique délimite les seuils écologiques à ne pas dépasser pour préserver l'équilibre de la planète. Le juste équilibre social et écologique se situe entre ces deux frontières.
Ce modèle dresse un constat sans appel : en 2022, malgré l'envolée de la richesse mondiale, 2 milliards d'individus ne peuvent toujours pas satisfaire leurs besoins essentiels. En parallèle, la pression exercée sur la planète s'est considérablement aggravée sur les deux dernières décennies, dépassant désormais sept des neuf limites planétaires. Ce paradoxe souligne l'urgence de mettre en place un modèle économique garantissant une prospérité soutenable indépendante de la croissance du PIB.
Sortir de l'obsession du PIB : un vœu pieux ?
Depuis les années 1940, le PIB – qui mesure la valeur ajoutée des biens et services produits – s’est imposé comme l’indicateur clé du progrès économique et de la santé des nations. Bien que le PIB guide largement les politiques publiques, de nombreuses voix dénoncent son incapacité à saisir l’essentiel : le bien-être réel et les inégalités.
Déjà en 1970, Jacques Delors s'interrogeait sur la pertinence d’une poursuite effrénée de la croissance du PIB et de l'opulence apportée par la société de consommation : « Quelle est l’utilité de ces biens si l'individu ne parvient pas à résoudre des enjeux fondamentaux comme son épanouissement personnel ou la qualité de son rapport avec les autres ? ». En 2008, Nicolas Sarkozy avait mandaté une commission dirigée par Joseph Stiglitz, Amartya Sen et Jean-Paul Fitoussi pour évaluer la pertinence du PIB comme indicateur de progrès. Leur diagnostic fut sans appel : le Produit intérieur brut est insuffisant pour mesurer le progrès d’une société et il faut lui associer d’autres indicateurs prenant en compte le bien-être, les inégalités et la soutenabilité environnementale.
En effet, le PIB réduit le progrès à une simple équation économique, au mépris des réalités humaines et écologiques. Une aberration qui persiste, malgré les alertes répétées des experts.

En France, malgré une croissance soutenue du PIB par habitant depuis sept décennies, le taux de pauvreté stagne entre 12,5 % et 15 % depuis les années 1980, touchant aujourd’hui plus de 9 millions de personnes – un record historique. Pire, selon l’Insee, la mobilité sociale est quasi nulle depuis le début des années 2000 : les pauvres restent pauvres, les riches conservent leurs privilèges, tandis que l’accès aux soins ou à l’éducation se dégrade. Le PIB, à son sommet, masque une société figée et inégalitaire.

Ce n’est guère mieux au niveau mondial. Bien que le PIB ait doublé en quarante ans, plus de 2 milliards de personnes restent incapables de satisfaire leurs besoins essentiels (selon l’indicateur du seuil de pauvreté sociétale de la Banque mondiale). Le PIB ne dit rien de la répartition des revenus au sein de la population et cette focale sur la production marchande occulte le maintien ou la progression des inégalités sociales.

Problème supplémentaire à la poursuite effrénée de la hausse du PIB : la croissance perpétuelle exerce une pression insoutenable sur l’environnement. Et là encore, le PIB ne permet pas d’évaluer les dommages environnementaux. Par exemple, des embouteillages génèrent du PIB en raison d'une consommation accrue d’énergie fossile. Mais la pollution associée, qui dégrade le climat et les conditions de vie des citoyens, n’est pas prise en compte.
La théorie du « Donut » : un indicateur au-delà du PIB pour évaluer le bien-être humain
Fin 2025, le Secrétaire général de l’ONU, António Guterres, a chargé un groupe d’experts de proposer de nouveaux indicateurs de prospérité humaine et planétaire dans le cadre d’une mission baptisée « Au-delà du PIB ». Une étude publiée fin 2025 dans Nature nous éclaire sur la complexité de ce projet. Pour les auteurs, alors que le XXe siècle privilégiait une conception du progrès fondée sur le PIB, le XXIe s’appuie sur « un engagement à répondre aux besoins essentiels de tous les êtres humains tout en protégeant la stabilité des systèmes qui soutiennent la vie sur Terre, dont dépend toute vie ».
Pour supplanter le PIB, l’étude présente un ensemble de 35 indicateurs sociaux et écologiques organisés sous la forme d’un « donut » (ce beignet de forme torique), en référence au cadre conceptuel de « l'économie du doughnut ». Cet outil d'analyse, présenté en 2012 par l’économiste Kate Raworth, vise à définir les conditions dans lesquelles l’humanité peut accéder à ses besoins fondamentaux et s'épanouir sans franchir les limites planétaires.
Le donut est composé d’un anneau intérieur qui représente le plancher social en dessous duquel les populations font face à des privations critiques. Kate Raworth définit 12 besoins de base dont personne ne devrait manquer : alimentation, santé, éducation, eau potable, logement, accès à un travail digne, égalité des genres, une voix politique, etc. Et l’anneau extérieur représente le plafond écologique, c'est-à-dire les limites planétaires au-delà desquelles survient une dégradation écologique majeure qui met en péril les conditions favorables à la vie sur Terre.
« La vie sur Terre dépend de neuf processus biologiques, physiques et chimiques, identifiés par l’équipe internationale de chercheurs du Stockholm Resilience Centre (SRC). Ces chercheurs ont établi les seuils à ne pas dépasser pour chacun de ces processus, sous peine de provoquer des modifications brutales et irréversibles à l’équilibre de la nature. »
L'espace dit « sûr et juste » se situe entre les deux anneaux, dans une zone en forme de beignet (donut) où l'humanité peut prospérer durablement. Un indicateur social dont la valeur le situe à l’intérieur du donut représente un besoin essentiel non assuré pour l’ensemble de l’humanité. Au contraire, un indicateur écologique positionné à l’extérieur montre le dépassement de sa limite planétaire.
Définir cet espace sûr et juste pour l'humanité est complexe, car les limites sociales et planétaires sont interdépendantes. En Afrique subsaharienne, les sécheresses prolongées ont un impact dévastateur sur l’agriculture et la sécurité alimentaire. Au Brésil, en 2024, des incendies ont brûlé 440 000 hectares dans les zones humides, menaçant les activités économiques, et donc le revenu et le travail des populations locales, tout en décimant de nombreux animaux sauvages.
Aujourd’hui, le modèle du donut montre que nous échouons sur les deux fronts, social et écologique. Pourtant, selon Kate Raworth, des politiques bien conçues peuvent à la fois éradiquer la pauvreté, la manifestation la plus évidente de la rupture du plancher social, et garantir la durabilité environnementale. Dans un rapport pour OXFAM de 2012, elle expliquait que chaque individu pouvait satisfaire ses besoins minimaux avec un minimum de ressources supplémentaires. Les calories supplémentaires nécessaires pour éradiquer la faim des 10 % de la population qui en souffrent représentent à peine 1 % de l'approvisionnement alimentaire mondial. Mettre fin à la pauvreté monétaire pour les 20 % de la population mondiale qui vivent avec moins de 1,25 $ par jour nécessiterait donc seulement 0,2 % du revenu mondial.
La recette miracle pour y parvenir consiste à remettre un peu d’équité dans un monde où plus de la moitié du revenu mondial est détenu par seulement 10 % de la population, par ailleurs la frange la plus émettrice de carbone dans l’atmosphère. Pour l’économiste, si l’un des enjeux actuels est de se détacher de l’obsession du PIB, elle ne prône pas pour autant la décroissance, mais la transformation de « l'économie pour qu’elle puisse continuer de prospérer sans être obligée de croître ».
Entre 2000 et 2022, des progrès sociaux bien insuffisants et des limites planétaires largement dépassées
Le cadre du donut de 2012 a été mis à jour dans un article de Nature paru fin 2025. Les auteurs évaluent les évolutions sociales et écologiques sur la période 2000-2022 avec un constat en demi-teinte.

Les plus optimistes (utopistes ?) verront le verre à moitié plein en constatant que les indicateurs de progrès sociaux se sont globalement améliorés. Ainsi, pour l'ensemble de ces indicateurs, la médiane du dépassement à la baisse des planchers sociaux a été réduite d’un quart : concrètement, la part de la population mondiale qui supporte au moins un déficit social est passée de la moitié en 2000 à un tiers en 2022.
Les cinq améliorations sociales les plus importantes concernent la connectivité internet, la couverture en services de santé, la survie des enfants, l'assainissement et l'accès à des combustibles propres pour le chauffage domestique.

Les plus pessimistes (réalistes ?) noteront que cette amélioration reste bien modeste compte tenu de l’ampleur des privations qui persistent. Ce sont toujours environ 3 milliards de personnes qui affichent des carences sociales, dont 2 milliards pour près des trois quarts des indicateurs. Depuis 2000, la sous-alimentation, le chômage des jeunes, le manque d'eau potable et de soutien social ainsi que la perception de la corruption montrent peu d’amélioration à l’échelle globale, tandis que l'insécurité alimentaire et la participation politique se sont dégradées.
En parallèle, la pression exercée sur la planète s’est considérablement aggravée depuis le début des années 2000. Pour les auteurs de l’étude, l’humanité a désormais franchi au moins six des neuf limites planétaires. Ce serait même sept, selon les données les plus récentes du Stockholm Resilience Centre de l’Université de Stockholm, à l’origine du concept de limites planétaires. Les dix indicateurs écologiques disposant de données temporelles montrent une nette dégradation de la situation depuis le début des années 2000. Le niveau médian de dépassement des seuils écologiques passe ainsi de 75 % en 2000 à presque 100 % en 2022.

Dans ce cadre d’analyse, comme dans d’autres, les inégalités sont flagrantes. Les auteurs ont analysé les inégalités de dépassement des limites en matière sociale et écologique en distinguant trois grands groupes de pays : 40 % de pays pauvres, 40 % de pays à revenu intermédiaire et 20 % de pays riches. Le verdict est sans surprise : la situation sociale de la population s’améliore et le dépassement écologique s’aggrave à mesure que les niveaux de revenus augmentent.
Les 20 % de pays riches présentent les meilleures conditions sociales pour leurs populations, mais aussi l’impact écologique le plus important, notamment en ce qui concerne l'empreinte carbone et la perte d'espèces. Représentant seulement 15 % de la population mondiale, ce groupe contribue de manière disproportionnée au dépassement écologique mondial.
À l’inverse, les 40 % de pays pauvres présentent le plus faible dépassement écologique tout en étant largement dans le rouge sur quasiment tous les aspects sociaux. La part de la population en situation de précarité est jusqu'à près de 100 fois supérieure à celle des 20 % de pays riches. Une précarité qui résulte de la difficulté à faire face aux besoins fondamentaux tels que la santé, l'énergie et le logement. Sans compter que ce groupe de pays, qui représente 42 % de la population mondiale, contribue au dépassement écologique mondial de façon bien inférieure à sa juste proportion (0 à 18 %).
Aucun pays ne parvient à se situer dans la bande verte du donut, soit là où les besoins sociaux sont satisfaits sans dépassement écologique. En Europe, selon les chercheurs de l’Université de Séville, les dimensions environnementales et sociales les plus transgressées sont les émissions de CO2, les flux biochimiques et l’égalité sociale. La synthèse des indicateurs de la France nous place parmi les moins mauvais de la zone : le plafond écologique n’est dépassé que d’un facteur proche de trois (3,2 pour la moyenne de l’UE) et le plancher social n’est enfoncé que d’une quinzaine de pour cent (deux fois plus que le Danemark, mais moitié moins qu’en Bulgarie).
Selon l’étude de Nature, les pays riches, mieux lotis sur le plan social, doivent réduire leur empreinte écologique de manière drastique. En particulier, cela implique de diminuer leurs émissions de CO2, de limiter leur utilisation d’engrais azotés et de réduire leur niveau de pollution chimique. Ils doivent également améliorer la redistribution des richesses pour garantir un accès universel aux services essentiels comme la santé, l’éducation et le logement.
Pour les pays pauvres, l’enjeu est double : ils doivent prioriser l’accès aux services essentiels pour réduire les privations sociales, tout en adoptant des modèles de développement durable. Cela signifie éviter de reproduire les erreurs des pays riches en matière de pollution et de gaspillage des ressources, et opter pour des technologies sobres en carbone et en ressources naturelles.
La représentation en donut donne une vision globale et détaillée de la situation économique, sociale et environnementale des populations que le PIB est incapable de produire. Ce dernier reste toutefois un indicateur privilégié pour mener les politiques publiques. Pourtant, comme l'Insee l’expliquait déjà en 2023, il serait judicieux que ceux qui s’en servent à tout bout de champ connaissent réellement cet outil : « En premier lieu, il s’agit de mieux expliquer ce qu’on mesure [avec le PIB, ndlr], les limites des usages ». D’autant plus quand il s’agit d’un indicateur qui ne prend « pas en compte les externalités négatives sur l’environnement et plus globalement sur le bien-être des activités économiques ». L'Insee admet ainsi qu'il « faut le compléter en trouvant le bon équilibre entre incorporation au cadre régulier de publication des comptes et extensions occasionnelles, et entre juxtaposition d’informations et construction d’agrégats de synthèse notamment ».
Photo d'ouverture : Master1305 - @Shutterstock
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